Read Comments

Salamanque. Hospitalités fortuites.

1540511_552264144905439_8653950709169732330_o

10h, 25°C, 120db

On se réveille sur notre colline au-dessus l’autoroute, la tête dans les gaz d’échappement, les oreilles qui bourdonnent comme si on avait dormi dans un réacteur d’A-380. On se trouve à l’interface entre le centre ville urbanisé et le pourtour industriel de l’agglomération, là où le fourmillement incessant des boutiques, des bars et des automates au travail, petit à petit, laisse place à celui, moins fardé et artificiel, mais tout aussi épuisant des usines, des centrales électriques et des embranchements d’autoroute qui prennent le relais de la cacophonie ambiante. Sur leur bout de colline, notre bande d’anarchos ont réussi à aménager une petite cellule de paix et de liberté au milieu de ce fourre-tout quasi imprenable. Pourtant, si la mise en œuvre de certaines stratégies, si certains modes de vie permettent de s’économiser la plupart des agressions quotidiennes et de la violence diffuse que produisent les villes, on ne s’émancipe jamais totalement de leur emprise tant qu’on continue de les habiter. Leur air vicié, leur puanteur, leur substrat poisseux et souillé trouvent toujours le chemin pour remonter jusqu’à nous, pour réinvestir nos planques et nos îles secrètes, pour infiltrer nos corps et violer notre apaisement durant notre sommeil. C’est d’ailleurs certainement la seule part d’effectivité qu’ait jamais trouvé la démocratie dans notre monde : une démocratie des nuisances universelles qui s’impose d’elle-même, où tout le monde se partage à bouffées égales le bruit et l’odeur des pets et des corps en frottement, où les riches comme les pauvres peuvent, indistinctement, respirer la même poussière acide à longueur de journées. Le chaos, en somme, par Tous et pour Tous. Le petit déjeuner trois étoiles que nous nous voyons servir par Inga, Borja et le reste de la troupe, leur disponibilité et leur inépuisable gentillesse nous emplissent d’une satisfaction qui ira jusqu’à nous faire oublier le bruit des avions et qui nous permettra, par la suite, de parcourir les quatre heures de route qui nous séparent de Salamanca dans une joie sereine, bien que mêlée d’une certaine nostalgie. De tout façon, on s’en fout, on revient dans quelques mois.

Ce soir là, toujours pas de concert en vue et nous n’échapperons pas à la fatalité du « day off » tant redouté. On craint les jours sans concert car ils nous coûtent, en argent et en énergie. Ils cassent la tension qui se crée autour de nous lorsque nous jouons tous les jours, ils interrompent cette petite transe quotidienne qui nous transporte et nous accompagne durant ces milliers de kilomètres que nous traversons tous les ans à travers l’Europe depuis bientôt six ans pour certains d’entre nous. Toutefois, lorsque quelqu’un nous attend quelque part pour nous accueillir et nous héberger, lorsque l’on sait que, a priori, nous ne passerons pas la nuit entassés dans un camion froid, garés en vrac au milieu d’une ville que nous ne connaissons pas et réveillés par les flics au lever du soleil, la perspective d’un jour sans concert est tout de suite moins contrariante et nous l’abordons avec plus de légèreté.

En l’occurrence, ce jour-là, nous sommes attendus par Elvá & Jaccobo, à Salamanca. Ils ne pouvaient pas nous organiser de concert mais ont gentiment proposé de nous héberger si nous ne trouvions nulle part où jouer. En attendant qu’ils rentrent du travail, nous nous laissons aller à quelques errances en centre-ville. Contre toute attente et pour bouleverser nos vieilles habitudes, on finit par se poser à la terrasse d’un bar, que l’absence de réponse téléphonique de la part d’Elvá et Jaccobo nous invite à occuper de manière prolongée. Le temps d’établir un diagnostic comparatif de toutes les bières locales, quelques heures ont passé et nos hôtes supposés n’ont toujours pas donné de signe de vie malgré nos tentatives d’appel répétées. Il est 21h passées, la nuit est tombée, la terrasse se vide lentement. Nico commence à envisager de passer la nuit dans la suite royale du casino, dont la grande fenêtre, tout en haut du bâtiment en pierre qui se trouve face à nous, surplombe la terrasse de notre bar, et d’aller mettre à l’épreuve les machines à sous avant d’aller dormir. Au moment où nous autres, un peu plus modérés, entreprenons d’aller voir s’il reste des chambres libres dans les pensions à proximité, dont le serveur du bar nous avait marqué l’adresse sur un bout de papier, Elvá nous rappelle.

Après quelques échanges bredouillants par téléphone et quelques tours de quartier, nous débarquons chez eux. Un couple de trentenaires avec un look un peu punk nous accueille dans un tout petit appart au troisième étage, où une télé -petite, elle aussi-diffuse en fond un film d’action américain grossièrement doublé en espagnol. Lorsque nous entrons, Elvá est en train de balayer les poils de chien qui jonchent le sol de l’appartement dans une odeur de beuh encore fraîche. On a l’impression de faire une incursion au milieu de leur vie privée. Jaccobo est en pantoufles, assis sur le canapé -qui sert aussi de banc pour la table de la cuisine- depuis lequel il jette des coups d’œil au film en arrière-plan et dont il continue de suivre le fil tout en nous parlant. Trois chiens viennent quémander nos caresses et notre attention, ainsi qu’un rat, un peu plus introverti, qui va et vient entre sa cage ouverte, et l’accoudoir du canapé, qui semble être devenu son promontoire favori pour regarder, lui aussi, les cascades de voitures de flics qui apparaissent sur l’écran en face. Tous ces animaux, abandonnés ou maltraités, furent recueillis par Elvá, qui travaille dans une clinique vétérinaire. On peut d’ailleurs lire les affinités éthiques et politiques du couple -vegan- aux affiches sur les murs du salon, qui témoignent de leur affiliation à la cause « antispéciste ». Elvá, malgré la fatigue visible qui cerne ses yeux, nous prépare un plat -vegan- aussi simple et rapidement confectionné que succulent. La répartition des tâches domestiques, la scission entre la télé et le canapé d’un côté, et le balai et le fourneau de l’autre marquent une certaine rupture avec notre environnement des jours passés. La communication avec Jaccobo est quelque peu lente et fastidieuse car il a un accent très marqué, il parle vite et articule peu. Il nous parle du travail quotidien qu’il effectue dans une imprimerie, où il confectionne des affiches publicitaires, des groupes de crust d-beat dans lesquels il joue et dont il nous file les démos. On lui explique notre routing, les lieux où on a joué et les villes qui nous attendent. Il essaie de joindre des personnes dans son réseau d’amis pour nous trouver des dates sur les jours où nous n’avons pas de concert. On voit bien qu’ils rentrent tous les deux d’une journée de travail qui les a épuisés et que le sommeil les gagne, petit à petit. Il y a chez eux cette tension contradictoire que l’on pressent entre ce à quoi ils aspirent et ce que le monde les autorise à être, entre les figures sociales, les idéaux qu’ils aimeraient incarner et le poids de la nécessité, du « pas trop de thune », de la vie en couple, du « y’a plus de croquettes pour les chiens », le tiraillement contraint entre l’anarchie et la télévision, entre la révolution et le travail, entre la liberté et les pantoufles… Si cette soirée avait un arrière-goût de défaite, comparée à l’opiniâtreté, à l’intégrisme et à la détermination sans concessions des autonomes de Bilbao, ce que nous en retenons, c’est peut-être quelque chose de plus infime, de moins spectaculaire, de plus simple que la révolution. Peut-être quelque chose de plus humain, aussi, car les radicalités politiques révèlent toujours une certaine monstruosité, un tension parfois malsaine vers un au-delà un peu douteux. Là, il n’y avait pas d’au-delà, il n’y avait qu’un modeste ici et maintenant. Ce que nous en retenons, c’est la générosité et la confiance de ces gens qui, sans ne rien connaître de toi, t’accueillent à six au milieu de leur vie, au milieu de leurs chiens le soir après le boulot alors qu’ils sont exténués, c’est ces gens qui t’offrent leur hospitalité, qui te préparent à manger, qui laissent leur appart à un tas de français pouilleux qui squattent leur salon, le matin, quand ils vont travailler, et qui ne demandent rien en retour. Tout ça, ils ne le font pas parce que c’est subversif, ni parce que ça fait partie d’un programme politique, ils le font précisément pour rien, parce qu’ils pressentent chez l’autre une bienveillance, parce qu’ils ont confiance, parce qu’ils sont simplement ouverts. Et par les temps sombres qui courent où le populisme est roi, où la pensée mesquine des méfiances et des petites détestations détruit toutes les solidarités, où les pauvres se battent entre eux pour s’accaparer les miettes que les puissants leur octroient nonchalamment, à l’heure où une peur indicible et une confusion diffuse règnent en faisant la loi, en divisant, en isolant, en désespérant les masses, l’acte le plus révolutionnaire est certainement celui d’accorder une confiance, d’offrir une chance, de ne pas tuer l’Autre dans l’œuf. Parce que cette « simplicité », ce « bon sens », cette « générosité » populaires qu’on nous sert parfois comme une vérité transcendante et universelle, si elle n’est certainement pas qu’un simple mythe, n’a, pour autant, rien de si simple et d’aussi évident que ce qu’on aimerait parfois nous faire croire. La confiance, ça ne va pas, ou ça ne va plus de soi. Elvá et Jaccobo nous ont donné la leur sans retenue et sans contrepartie, et cela, ça vaut tous les cocktails Molotov de l’histoire. La prochaine fois, c’est nous les hôtes.

Tags:
Categories Fragments de la scène

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *