Read Comments

Vigo. « Estrella Galicia, mon amour. »

10365836_552263631572157_521683215388687097_nComme si on rejouait le vieux gag d’une mauvaise comédie française où Pierre Richard tiendrait le rôle principal, on se laisse doucement sortir de nos rêves par les baisers attentionnés d’une bouche tiède et pulpeuse qui, au fil de notre émergence progressive et de l’ouverture de nos paupières engourdies, se désintègre pour se révéler n’être ni plus ni moins que la truffe tiède et humide de Juan Pedro, le lévrier de la famille qui, par ailleurs, en avait profité pour chier copieusement sur la terrasse où Nico était en train de faire son cardio et ses étirements matinaux. Lorsqu’on se réveille, Elvá et Jaccobo sont déjà partis travailler depuis au moins quatre heures, alors qu’on dormait encore la bouche grande ouverte d’un sommeil lourd et profond.

On commence à s’habituer au rythme nonchalant des grasses matinées extensives et des réveils palliatifs. Soleil, café, terrasse, douches chaudes et chaussettes propres. On mange au-delà de notre faim, on dort dix heures par nuit et on passe nos journées en shorts de bain avec cette petite odeur réconfortante de gel douche à la noix de coco qui recouvre nos cuisses et nos avant-bras, eux-mêmes engagés depuis trois jours dans un processus de bronzage permanent.
C’est vrai qu’au fil de nos précédentes tournées, nous avons pris goût à l’indétermination, à cette insécurité excitante produite par les longues distances à parcourir, les barrières linguistiques et la connaissance superficielle et approximative des régions nouvelles que nous traversons. Nous avons appris à nous satisfaire dans la quantité et l’excès. L’excès de fatigue, l’excès de kilomètres, l’excès d’usure – corporelle et émotionnelle.
Certainement, cette manière que nous avons parfois de jouer avec nos propres limites, de flirter avec le burnout, de nous aventurer en connaissance de cause sur des terrains incertains et glissants, certainement, cette manière est-elle aussi un moyen de forcer l’aventure là où elle ne va pas de soi, un moyen d’insuffler aux événements que nous vivons une aura de romantisme et de provoquer par nos propres actes cette mise en tension qui nous enivre tant. Toutefois, cette fantaisie, cette extra-ordinarité, cette petite effervescence d' »être en tournée », ce n’est jamais que notre état personnel imputé au monde, notre lubie passagère, notre montée de fièvre intime et privée, et les choses autour de nous, elles, indifférentes à nos incursions théâtrales dans leur cours inflexible et réglé, ne cessent jamais d’être dans leur gonds, écrasantes de cohérence, de nécessité, de banalité.
Alors bien-sûr, quand on débarque sur la place Maydan en plein dans la période de guerres civiles qui l’ont réduite en un tas de cendres, quand on traverse les Balkans, dont l’histoire chaotique et les déchirures encore béantes suintent tout ce qu’elles peuvent de misère, d’amertume et de souffrance contenue, quand le 1er mai, à Athènes, on assiste à cette soudaine montée en tension entre les forces de l’Ordre qui inondent les avenues et les barricades de mobilier urbain qui se montent à tous les coins de rue, on est bel et bien dans un rapport de continuité avec les événements, en prise avec ce monde qui sursaute et, incontestablement, nous tremblons en phase avec le sol sous nos pieds.
Mais le reste du temps -et il serait absurde de vouloir encore le nier-, nous avons affaire à une réalité quelconque, à une réalité sans extravagances, sans magie ni démesure.
Qu’il s’agisse de la vie qui se déploie aux portes de nos maisons ou de celle qui, au même instant, fourmille à l’autre bout du monde, il n’y a jamais rien de plus à y voir que de simples personnes affairées, abîmées dans leurs histoires, dans leurs petites affaires, selon leurs propres balises et leurs propres cheminements. Il suffit d’imaginer combien il serait insupportable de voir des gens s’émouvoir et s’émerveiller devant note quotidien, qui, à nos yeux, n’a rien de spécifique ou de notoire, sous prétexte que le leur est différent et qu’ils viennent de « loin » ; il suffit d’y songer un instant pour s’auto-dissuader définitivement de toute sollicitude, de toute enchantement face à l’autre.
Ce qui est certain, c’est que plus nous voyageons et rencontrons de monde, plus nous parvenons à restituer aux choses cette normalité sans laquelle nous ne pourrions jamais les saisir vraiment, sans laquelle nous ne pourrions jamais être pris dans leur mouvement en temps réel, sans laquelle elles nous glisseraient éternellement entre les doigts, captives de nos fantasmes, dissoutes de l’intérieur par nos projections et notre volonté d’y lire -toujours- d’autres histoires que celles qu’elles racontent ; des histoires qui explosent, des histoires qui frémissent et sursautent ; épiques, tragiques, anthologiques…
C’est peut-être justement parce que notre univers à nous n’a pas la délicatesse de nous renvoyer quelque chose de vraiment tangible et palpable, parce que le sens peine à percer la croûte épaisse de nos gestuelles quotidiennes, de nos errances, de nos requêtes laissées lettres mortes, c’est peut-être parce que nous n’avons pas le privilège de goûter au sursaut que nous avons besoin d’aller ailleurs puiser du mouvement. Cette indolence, ce silence dans lequel nous avons parfois la sensation de baigner quand nous sommes à la dérive dans des systèmes qui nous dépassent, nous contraignent, nous écrasent, nous avons besoin d’électrochocs pour l’interrompre, pour y faire surgir quelque chose. Nous avons besoin de fissures, de grandes échelles, de profondeurs abyssales et de vertiges à flanc de falaises, tout simplement pour nous sentir secoués l’espace d’un instant. Et le voyage est un outil de taille pour remédier à ça. Toutefois, en cherchant à soigner nos errances maladives par la distance et le dépaysement, nous prenons aussi le risque de céder à un exotisme tout à fait artificiel et de passer constamment à côté des choses, de rester en flottement à leur surface, de nous en absenter encore et toujours un peu plus.
Certes, nous ne pourrons jamais être totalement en prise avec les univers que nous traversons, parce que nous y avons un rôle transitoire, parce que nous y produisons un sens passager et momentané, parce que nous y appartenons d’une manière qui est très relative. Et d’autre part, il est certainement vrai dans une certaine mesure qu’il existe une infinité de manières d’aborder une situation et de la vivre, une infinité de manières de lire un événement et de s’y inscrire. Cependant, il est important de ne pas faire de cette relativité le principe même de tout ce que nous vivons, sinon nous perdrons à jamais le contact avec la réalité, nous la tuerons définitivement alors qu’elle est ce qui nous fait le plus défaut en cette époque de confusion et de flou.
Nous pouvons travailler à vivre ces moments avec la plus grande simplicité et en essayant de les trahir le moins possible ; en y jouant ce que nous avons à y jouer, en y déposant ce dont nous disposons, en en conservant ce que nous pouvons en prendre. Sans mise en scène, sans calcul, sans convertir la moindre expérience en gémissements et en convulsions interminables.
Et finalement, à la mesure que nous apprenons à renouer avec ce rapport apaisé au monde que nous traversons de part en part, à mesure que nous restituons leur banalité aux événements, leur simplicité, leur spontanéité, nous ressentons de moins en moins ce besoin de vertige et d’extravagance car les choses finissent par se suffire à elles-mêmes dans leur frontalité, elles prennent sens, se mettent à parler, elles s’ouvrent et fournissent des réponses d’elles-mêmes. Et en voyant les gens vivre leurs vies en faisant de leur mieux pour y insuffler du sens, en les voyant travailler, bricoler galérer, vivre des moments de peine et des moments de joie, des instants d’émerveillement comme des moments de lassitude et d’ennui, en voyant toute cette vie qui se déploie sous nos yeux, notre quotidien, lui aussi, reprend sens, respire de nouveau, retrouve ses directions et ses propres tensions.
C’est ainsi que partir s’impose aussi comme un moyen de rester. Non pas comme une fuite, mais comme un exercice de raffinement de notre présence, de notre appartenance à un territoire, à un milieu, à une histoire qui est la nôtre et qui se construit en creux des autres, en face d’eux, dans leur reflet.
Alors ce mardi matin, lorsqu’on se réveille à Salamanca et que tout ce petit monde s’agite devant nous, que chacun prend sa direction pour aller effectuer ses tâches quotidiennes, que les corps s’animent et se mettent au travail, nous ne sommes pas sous le coup d’un dépaysement sans fin, nous ne sommes pas ébranlés par la violence ou la beauté extraordinaire des choses, nous ne sommes même pas vraiment loin de chez nous. Et pourtant, cette réalité a tout ce qu’il y a de plus excitant car nous sommes disposés à recevoir tout ce qu’elle recèle et à en tirer toutes les expériences, les leçons, les conclusions, nous nous sentons pénétrés par elle, nous faisons faisons corps avec cet instant-là. Cette sensation prend une place de plus en plus apparente et marquée dans nos déplacements. Petit à petit, nous perdons le sentiment de surfer sur les choses, d’en être les simples témoins ébahis ou les observateurs, nous désertons progressivement leur surface pour investir leur matière, pour y prendre part, pour les habiter. Et même si cela laisse place à un monde un peu désenchanté, un monde sans paillettes, sans tragédies et sans happy end, au moins, nous ne vivons pas les choses à travers un filtre, à travers une grille de lecture mythologique que nous raffinons sans cesse et qui les prive de toute vraisemblance. Pour le coup, ce matin-là, c’est plutôt réalité feignante, repliage de canapé, crotte de chien sur la terrasse et passage éclair au carrefour du coin pour acheter de la bouffe pour le midi.
Puis nous continuons de nous immerger dans ce cours paisible des choses en prenant notre chemin vers Vigo, dont nous sommes séparés par environ quatre heures de route. Ce seront quatre heures de grandes plaines désertiques et arides dans lesquelles viendront se glisser furtivement quelques villages qui y auront fleuri comme du chiendent à travers le bitume. Les paysages et leur géologie se mêleront parfaitement à cet état d’apaisement dans lequel notre court passage chez Jaccobo et Elvá nous aura mis. On passe nos quatre heures de route paisiblement, un peu tus par le soleil qui nous frappe à travers les vitres et la chaleur plombante qui règne dans le camion. On a aussi investi dans un nouveau jouet pour toute la famille : un convertisseur électrique 12V/220V pour brancher un ordinateur portable sur la batterie et pouvoir écrire des tours reports tout en roulant, que nous publierons -évidemment- de ce fait, en temps et en heure et sans plus aucun contre-temps…
On finit par aborder les docks de Vigo, dont l’odeur de poisson remonte les ruelles étroites jusqu’à ses hauteurs. Frenopatiko, le bar-concert où nous jouons ce soir se trouve dans l’une de ces ruelles pavées et étroites. Tomi, un gars d’une trentaine d’années avec une mono dreadlock à la sauce crust sur le derrière de la tête nous accueille en sueur à l’entrée du bar. Il venait de répéter sur place avec un groupe de grindcore dans lequel il joue. A l’intérieur, c’est ambiance gothique hardrock : posters de Judas Priest et Iron Maiden, Megadeth qui tourne en fond, toiles d’araignée synthétiques au plafond et une espèce de cercueil grandeur nature dont surgit, bras devant, un squelette en papier mâché style classic horror. Pourquoi pas.
Bien que très speed et un peu insaisissable au premier abord, Tomi se révèle être un type super dévoué et enthousiaste à notre venue. C’est notre nouveau pote en quelques minutes. Soundcheck, Estrella Galicia et chill dans la ruelle devant le bar où s’assoit progressivement la fraîcheur salvatrice de la nuit qui tombe.
Le van est garé dans l’enceinte protégée des docks, car cette ville aux ruelles étriquées ne laisse aucune place libre pour notre tas de rouille. Tomi négocie avec le vigile à l’entrée, il prononce les mots magiques et il semble avoir quelques passe-droits. Pourtant ce n’était pas gagné à en juger l’allure droite du gardien, inspirant davantage la rigueur et l’impartialité. Nous avons dû négocier à chaque fois pour aller et venir au camion. On avait bien les mots magiques mais niveau accent c’était évidemment raté. On s’est changé au milieu des camions de poissons et de glaçons, dans ce port réservé aux « vrais » travailleurs, qui devaient nous prendre pour des extraterrestres égarés.
Le concert sera aquatique pour plusieurs raisons, la première étant que le bar est une minuscule fournaise, que les cinq premières minutes de set de Uns suffisent à transformer en sauna dégoulinant de sueur et la deuxième, qu’une série de pirouettes circassiennes de Thomas auront permis de propulser une Estrella Galicia qui traînait à proximité du pedalboard de Vivien dans la multiprise, à proximité, qui alimentait celui-ci. La suite logique, c’est court-circuit, coupure de courant, déballage de rouleau de PQ pour éponger la bière et reprise du set dix minutes plus tard avec une ambiance un peu altérée mais qui ne tardera pas à retrouver son effervescence au prix de quelques efforts d’investissement et de remise en condition.
Nos deux sets sont secondés par un groupe de hardcore-stoner local à trois grattes, qui joue carré et fort. On se délecte de l’ambiance qui s’installe dans le petit bar en laissant les Estrella Galicia, nos compagnons de soirée, nous inoculer leur ivresse douce et diffuse.
La soirée se tasse petit à petit, on discute avec les locaux, on traîne, puis Juan, un type d’une quarantaine d’années avec des piercings et un t-shirt « fuck the police » nous fait savoir qu’il serait temps de ranger pour pouvoir décoller. On l’avait croisé plusieurs fois durant la soirée sans même savoir que c’était chez lui qu’on allait dormir. Il habite dans un squat dans le centre-ville de Vigo, auquel il nous conduit. Très vite, le trajet est perturbé par une présence policière inhabituelle. Du fait de la présence supplémentaire de Juan dans le van, quatre d’entre nous sont entassés sur la banquette arrière. En plus de ça, on a encore des étoiles galiciennes qui nous trottent dans la tête. Bref, c’est pas le meilleur moment pour des contrôles de flics surprise. Plus ça va, plus on voit de gyrophares pointer leur nez au loin et bientôt, on se retrouve immobilisés à l’abord d’un rond-point par des policiers qui nous demandent de rester à l’endroit où nous sommes arrêtés. On ne sait pas trop ce qui se passe, on est stressés alors on se marre et on raconte des conneries. Et puis arrive une espèce de morceau de fusée de dix de mètres de long, perché sur un convoi exceptionnel qui traverse le rond-point à cinq kilomètres heures. On en verra passer trois comme ça devant nous, en pleine nuit, à deux heures du matin, alors qu’on est en train de se faire escorter par un crust un peu mystérieux, pas très bavard et certainement à peu près aussi frais que nous six réunis… Comme quoi tout arrive. Bref, les flics s’en foutent royalement de notre van aux vitres teintés et de nos gueules de touristes, et tant mieux. On arrive à « A quinta da carmiña », le squat où vit Juan. Une espèce de palace énorme au milieu d’un quartier résidentiel assez bourgeois, au détour d’une grande avenue. C’est gigantesque, c’est beau, on hallucine complètement. Juan nous montre notre piaule, une chambre avec un tas de matelas empilés, un trou dans le plancher qui donne sur l’étage d’en-dessous et des graffs dégueulasses qu’on aurait dit faits à la bombe de peinture par des enfants de huit ans : « revolución », « hardcore », « muerte al Estado » seront nos leitmotivs nocturnes pour trouver le sommeil.
On n’a pas de plan concert pour le lendemain. En voyant qu’il y a des amplis et des bouts de batteries éparpillés sur une estrade en béton qui semble servir de scène au rez-de-chaussée, on demande à Juan ce qu’il pense de l’idée qu’on puisse jouer au squat le lendemain soir. Un peu désarçonné et ne sachant pas trop quoi nous proposer en l’absence de discussion préalable avec les autres gens habitant le squat, il nous propose d’en reparler le lendemain. D’ici-là, il nous informe qu’il doit aller dormir car il se lève tôt le lendemain matin pour aller coller des affiches.
On dispose nos matelas comme on peut dans notre petite chambre trouée et taguée, on fait un dernier tour amusé dans le squat pour jeter un œil aux grandes salles communes, puis on s’endort petit à petit sur cette journée à la fois banale et exceptionnelle, sans trop savoir de quoi le lendemain sera fait.

Tags:
Categories Fragments de la scène

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *