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Vivement dimanche.

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On vient de pas très loin. On vit là, juste là, quelque part entre le Pôle Emploi et le Carrefour City, sur un fil tendu dans le airs, à la lisière de l’univers étoilé.

Autour de nous, il y a tous ces gens qui s' »activent ». Des gens comme nous : des entités flottantes, des spectres passe-partout, juste assez pauvres pour être tus et soumis par le système et avec juste ce qu’il faut pour vivre cette soumission dans l’indolence et la complaisance.

La plupart des organisations qu’on croise, qu’on rencontre, qu’on côtoie dans nos sillons -groupes de musique, labels, associations, collectifs d’artistes, chômeurs militants- ont cette vocation objective d’accomplir un programme, plus ou moins défini et assimilé comme tel selon les profils. Et cette activité humaine, foisonnante et sans sommeil, se formule petit à petit comme un « espace critique » séparé, comme un « champ contestataire », comme un arrière-monde où l’action peut s’aménager à l’abri des nécessités quotidiennes, hors des vicissitudes du travail et de l’économie, loin des invariables de la vie normale.

On flotte ainsi de manière continuelle dans une nébuleuse de discours et d’élans, au milieu d’une liberté en projection, dans l’injonction incessante d’un destin à accomplir. On questionne un ordre social, on pense des stratégies pour atténuer la violence ; la violence du travail, de la précarité, de la dépression, du doute qui s’empare de nous.

D’un côté, il y a donc ce monde fabuleux où l’inventivité fourmille, où les contradictions et les dissidences se mettent en scène. Et puis de l’autre, il y a celui du lendemain de fête. Le monde d’après la tempête, le monde où on reprend son cartable, où on se lève et on s’habille parce qu’il y a école.

Et tout ça, bien-sûr, est désespérant. Parce qu’on se rend compte petit à petit à quel point toute cette activité est artificielle et illusoire, comme elle est enclavée dans des espaces lointains, des zones circonscrites et bien gardées dont elle ne sort jamais, comme mise en quarantaine.

C’est qu’on a les pieds pris dans un béton armé de conventions, c’est que notre imaginaire est colonisé par ces figures de la « lutte » , ces formules geignardes, par toute cette pacotille contestataire qu’on raffine sempiternellement et qu’on applique à tout va et sans discernement : partiellement révoltés, on s’agite où l’on attend de nous qu’on le fasse, on déblatère nos critiques plastifiées dans les endroits prévus à cet effet, on postillonne dans les cases. Et tout le monde s’enflamme le jour dans des révoltes passionnées pour regagner à la tombée de la nuit, apaisé, vidé, les antichambres de l’emploi, du travail forcé, de la coopération silencieuse avec l’ennemi. Tout ça pour financer une subversion ponctuelle, tout ça pour se payer une révolte qui n’aboutit jamais à rien d’autre qu’à sa propre formulation, et qui s’étiole silencieusement dans un cycle absurde et sans fin.

De la « transformation sociale » tantôt idéalisée, de l’impact, du contact, qui n’ont plus que l’aspect dégradé de gestuelles théâtrales, on replonge alors brusquement l’ océan sans remous des « biens culturels », dans les abysses du militantisme, dans cette vague « conscience citoyenne », alibi d’une démocratie totalisante et totalitaire et fiction généralisée qui justifie la guerre quotidienne qui se dresse contre nous.

C’est que nos entreprises politiques ne savent être autre chose que des paroles isolés, des discours solitaires -on représente, on formalise, on donne à voir- et jamais ils ne cessent d’être des objets à part, des apartés, des performances disséminées dans des temps de parole. Jamais nous n’obtenons de confrontations réelles, jamais nous parvenons à atteindre la surface des choses qui nous entourent pour transformer leur structure, pour changer leur forme ; pour changer nos vies.

Il n’y a que deux figures historiques qui sont parvenues à éradiquer la frontière entre le temps du discours et le temps du travail, dont la vie quotidienne n’est jamais séparée des ouvrages qu’elles entreprennent de produire, qui ont su rétablir l’unité. A une extrêmité du plan sur lequel se déroule l’activité humaine, l’Artiste tire ses moyens de subsistance de ses « oeuvres », en collaborant avec les institutions, en opérant à la cour du roi, en « jouant dans les règles ». Il prend le pouvoir où il est. A l’autre, le Punk se démène pour échaper à ces mêmes règles, en ne concédant rien. Il surfe sur la première vague qu’il trouve pour peu qu’elle le porte quelque part : il respire là où il y a de l’air.

Entre les deux se contorsionne une ruche pétrifiée de destins asservis par l’Economie et son règne, d’existences entre parenthèses, de survies solitaires.

Certainement donc, les paradigmes du Capitalisme, de la Révolution, de la Liberté ne sont-ils pas les plus pertinents pour comprendre le sens et l’ambition de ce que nous faisons. Cette rhétorique romantique et spiritualiste n’est rien d’autre qu’une galerie de miroirs où nous laissons trop souvent nos consciences se piéger et se perdre. Certainement n’avons-nous que faire d’incarner l’Artiste ou le Punk, du moment que l’unité de notre quotidien s’en trouve rétablie, du moment que le contact se fasse.

On ne se nourrit ni de rêves ni d’ambitions, pas plus que de Critique. On se nourrit de Pouvoir. Hors de question, donc, que nos entreprises soient pour nous une bulle d’air dans l’asphyxie du quotidien, une révolte du dimanche, un « exutoire ». Parce que ce sera toujours moins violent pour nous d’avoir les yeux ouverts sur notre défaite et notre impuissance que de passer notre vie à fantasmer une transformation sociale qui n’existe que dans les poésies qu’on compose en douce à nos heures perdues. Si nos activités ne transforment pas nos vies de manière radicale, on arrête tout et on retourne au travail. Et au fond, peu importe qu’on collabore avec l’Etat et ses institutions, qu’on flirte avec le capitalisme, son économie et ses conventions ou bien que l’on soit des larves atterrées, des bandits, des pirates, pour peu qu’on n’appartienne pas à ces radicalités banales, qu’on ne prenne jamais part à ces révoltes fictionnelles, à ces passions ostentatoires qui naissent et meurent avec les pieds dans le vide et le couteau sous la gorge.

UNS – Mars 2015

noussommesuns.com

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Categories Fragments de la scène

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