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Bilbao. « Amstel loving you »

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Comme pour chaque début de tournée, la matinée du premier jour consiste à tous se presser autour du van pour trouver la seule configuration susceptible faire rentrer une demi-tonne de matériel dans un espace minuscule, sans perdre un centimètre de celui qui est prévu pour la couchette, tant appréciée quand on fait 6h de route par jour.

Là, en plus du matériel de LD.Kharst qui remplit entièrement le camion d’habitude, il faut loger celui de Uns. Bref tout finit par rentrer, le camion fait une drôle de courbe, on dirait que les roues avant vont décoller tellement il y a de poids à l’arrière. Quoi qu’il en soit, il faut prendre la route.

Finalement notre tas de rouille nous emmènera à Bilbao sans aucun problème. Il fait 30°c, l’automne ne semble pas encore être passé par là, les quelques arbres de la ville sont encore verts et le vent souffle un air chaud et sec comme l’Harmattan. La suite logique, c’est terrasse, bière et tête qui tourne avant d’arriver à notre rendez-vous.

On joue à Izar Beltz, un ancien abattoir squatté à 20mn du centre ville. On était déjà venus ici il y a 3 ans. Dans les petites ruelles qui précèdent le squat, chacun d’entre nous essaye de retrouver des souvenirs de notre précédente venue. Mais certains murs ont été blanchis, lavés de leurs signes et de leurs aspérités comme si quelqu’un essayait de saboter l’histoire. Les graffs qu’on avait gardés en tête ont été hâtivement recouverts à coups de rouleaux d’une épaisse peinture blanche, peinture derrière laquelle on devine encore les formes récalcitrantes de ces prises de pouvoir furtives et momentanées. Ces choses qui passent, ces marques qui apparaissent et disparaissent, ces squats qui ferment ici quand d’autres germent un peu plus loin, cette ville qui change de couleur et de forme au fil de nos passages nous apparaissent comme le témoin d’un enjeu politique qui, lui, reste entier et intact, comme autant de manifestations d’une lutte toujours en place entre la parole difforme et bredouillante de la rue et celle, rationnelle, transparente et standardisée de la ville moderne et des pouvoirs en place qui sous-tendent son fonctionnement.
A l’intérieur, par contre, rien n’a changé. La pièce principale où on joue résonne toujours comme une cathédrale, les gens ont conservé ce même sourire bienveillant et l’odeur qui s’échappe de la cuisine permet d’oublier qu’auparavant, à la place des couloirs parsemés d’affiches et de slogans politiques, au-dessus même du parterre ou nous sommes invités à jouer, étaient certainement pendus une centaine de porcs congelés en attente de chalands.

Le son du concert est un carnage, les cymbales coupent littéralement les tympans, la basse compresse les poumons, on joue fort, on joue mal, on se fait des ampoules et des entorses mais on est contents et étrangement, les gens aussi.

Après le concert, on passe une bonne heure sur le bout de trottoir à l’entrée du squat à échanger avec des « locaux » habitués du lieu, tout en sirotant une bouteille de mojito recouverte d’un sac plastique qui nous a atterri dans les mains. On discute avec un petit groupe de féministes survoltées, notamment, dont le flot de paroles dense et ininterrompu a travaillé, avec le mojito, à étancher notre soif. On fait ce qu’on peut avec nos huit mots d’espagnol et notre accent scandaleux et inutile de compter sur l’anglais pour se comprendre parce qu’aucune d’entre elles ne le parle. On passe une demie-heure à essayer d’expliquer un jeu de mots foireux sur le nom d’une marque de bière et le titre d’une chanson du groupe Scorpions, qu’un de nous avait lancé innocemment. L’ambiguïté est restée complète… Zaida, l’une d’entre elles, habite un peu plus loin en centre-ville, dans un appart qu’elle squatte depuis tout juste une semaine avec Josu, que nous avons, par ailleurs, déjà rencontré il y a trois ans de ça, au même endroit et à la même période, lors de notre première tournée. C’est notre maison pour la nuit. Avant de rejoindre l’appart pour aller dormir, Zaida nous propose de faire un détour par la « boca vieja » pour boire une ou deux bières. Après un passage par l’épicerie de nuit et l’investissement dans une demie douzaine de San Miguel, on finit la soirée sur une petite place recouverte de fresques et de slogans antifascistes. Les fenêtres des immeubles autour de la place arborent pour beaucoup d’entre elles des drapeaux basques qui flottent au-dessus de nos têtes et dont Zaida nous explique qu’ils sont des manifestations de solidarité aux activistes basques détenus en prison pour leurs « exactions ». On entend avec étonnement et perplexité qu’il existerait une différence de traitement judiciaire entre les espagnols et les basques, les seconds étant, en fonction de certains critères tels que la consonance de leur nom ou leur lieu de résidence, envoyés dans des prisons éloignées de chez eux -aux Canaries notamment- afin de les isoler de leurs amis et de leurs familles et de court-circuiter les réseaux de sociabilité où se tissent les connivences politiques et les communautés de destin. On questionne également Zaida sur ces « fascistes » que certains se revendiquent de « combattre ». Habités par les représentations « classiques » qu’on associe traditionnellement à la notion de « fascisme », on lui demande s’il y a beaucoup d’activistes d’extrême-droite à Bilbao et si les affrontements entre groupes sont fréquents, ce à quoi elle nous répond : « Il n’y a pas de nazis ici, il n’y en a plus. Les fascistes, c’est les pouvoirs publics et l’État, qui nous persécutent et nous emprisonnent ».
Elle nous parle de son mode de vie, de ses stratégies de subsistance au quotidien, de sa famille qui habite à Madrid, de ses expériences passées dans le milieu autonome, des travaux saisonniers qu’elle va effectuer en Suisse trois mois d’affilée et dont les salaires, plus élevés qu’en Espagne, lui permettent de vivre le reste de l’année, des méthodes qu’elle et ses potes emploient lorsqu’ils squattent un nouveau bâtiment pour détourner le courant depuis les boîtiers publics disposés dans la rue vers le lieu qu’ils occupent, de ses nouveaux voisins, qui, tout en ayant eu connaissance de leur qualité de « squatteurs » dès leur première prise de contact, leur ont donné le double des clés de la cage d’escalier afin qu’ils puissent entrer.
Notre discussion a conservé sa cadence et a continué de résonner contre les façades de la petite place jusqu’à ce que la fatigue ait raison de notre ferveur.
Deux d’entre nous retournent au van, où ils passeront la nuit. Les autres rejoignent l’appartement tandis que Zaida et ses amies prennent la directions d’un autre quartier de la ville pour prolonger leur soirée. Il est environ quatre heures, on se serre sur deux matelas un peu poussiéreux posés à même le sol. Demain, on n’a pas de concert. Il y a trois ans, presque jour pour jour, la situation était la même, on venait de jouer au Izar Beltz et on avait pas de plan pour le lendemain. Et, comme il y a trois ans, les mêmes gentils Inga et Borja, deux activistes du réseau autonome de Bilbao, sont venus nous voir après le concert pour nous proposer de venir jouer dans une maison qu’ils squattent à la sortie de la ville, une espèce de « ferme au bord de l’autoroute »… Il y a trois ans, c’était dans un énorme complexe hors-sol de garages à voiture qu’ils nous avaient accueillis. Ils y avaient planté des yourtes et des citronniers. On avait dansé toute la nuit sur du Jean-Jacques Goldman. Inutile de demander comment c’est arrivé… Bref. On a cette perspective-là en attente pour le lendemain et elle nous remplit d’enthousiasme. Les chevilles tordues et les ampoules de feu au bout des doigts lancent leur dernier assaut avant que le sommeil nous gagne. Notre premier jour s’achève.

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