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Rennes. La Culture contre le « terrorisme ».

 

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Ça fait un peu plus de deux mois que notre tournée ibérique en compagnie de Uns s’est achevée. Encore une fois, comme au sortir de ces longues périodes d’entassement à fond de cale de camion, on n’a pas dérogé à notre bonne vieille règle de l’éparpillement post-tournée et chacun s’en est allé retrouver ses recoins secrets, ses zones intimes, ses préoccupations.
Du froid transperçant des plaines caucasiennes aux brises tièdes des littoraux atlantiques en passant par l’humidité hivernale de la Corrèze que certains continuent d’habiter en dilettantes, chacun travaille à alimenter ses propres lignes de fuite. Jamais vraiment rassasiés par nos crochets provisoires à l’écart des tâches qu’on nous prédestine, on continue de s’aménager des existences parallèles sans jamais parvenir au terme des prolongations qu’on octroie à ces départs. Et on se sème des vies ailleurs, un peu partout, comme autant de gages d’une victoire momentanée contre un quotidien qui désespère d’avoir prise sur nous.
Après cette courte période d’éclatement, à laquelle les festivités du nouvel an n’ont pas manqué d’offrir un prétexte plus que consistant, nous voilà de nouveau réunis dans notre local de répète, à cracher des nuages de buée entre les colonies de moustiques qui y volent en pagaille.
Pour faire les choses bien, l’esprit pas encore tout à fait revenu de nos récentes errances, on ne sait plus jouer la moitié de nos morceaux et dans deux jours on joue à Rennes pour la release party qu’organise Mary à l’occasion de la sortie cassette de notre dernier Ep sur son label, Ideal Crash.
On a pris l’habitude d’ironiser notre laxisme et d’en jouer constamment, à tel point qu’on finit certainement par se complaire dans cette figure du « cancre » que l’on entretient délibérément. Du coup, on s’est récemment fait cette réflexion qu’il serait peut-être judicieux de ne pas se laisser déborder par notre petit jeu, au risque de perdre définitivement tout sens du « sérieux » et notre capacité à aborder les choses avec tact et application. On est quand-même tentés d’admettre que le mal est fait…
Rennes, on y était en Février dernier. C’était la première fois qu’on ne prenait pas la route pour passer des frontières. Une semaine en France, fraîcheurs des sentiers, rosée des prés. À la bien.
Ben du coup, c’est reparti pour un tour. C’est toujours un peu émouvant de s’arrêter mettre de l’essence à l’Intermarché d’Uzerche pendant que deux vont acheter du fromage et de la sauce américaine pour faire des sandwichs. Ça fait toujours un truc de prendre l’A20 direction Paris en foutant nos premières miettes de pain sur le tableau de bord, de s’asseoir sur notre première paillette de chocolat échappée d’un twix déballé trop vite, qu’on laisse doucement fondre entre nos jeans et la banquette arrière, au milieu des vestiges de casse-croûtes qu’y ont abandonnés l’équipe vacancière de la semaine d’avant.
Lance-roquettes, prises d’otages, déploiement des troupes du GIGN : notre trajet prend fin en même temps que la vie de trois mystérieux forcenés, qu’une pluie de balles vient achever, rien que pour nous, en simultané. Et on entre dans Rennes avec la gorge un peu serrée, sous le coup de ce feuilleton surréaliste dont les péripéties malsaines ont ponctué nos cinq dernières heures. Il paraîtrait qu’on ait eu les méchants. Ce qui est sûr, c’est qu’un sursaut général vient susciter tour autour de nous quelque chose d’inhabituel. Une force mystique, un truc unitaire et abstrait qui ressemble à s’y méprendre aux grandes causes idéales pour lesquelles certains vont jusqu’à se faire sauter à grands coups de dynamite au milieu de la rue. Une puissance aveugle qui soulève la plèbe dans un consensus sans faille. Peu importe sous l’égide de quelle entité elles se contorsionnent, les foules ont toujours cette manière d’être un peu terrifiantes lorsqu’elles tombent sous la détermination de leurs affects. On excusera cet égarement soudain au motif d’une émotion trop directe et trop grande. Cela n’empêche que c’est toujours elle qui l’emporte sur nous, l’émotion. Et qui nous projette la tête la première dans des liesses fiévreuses où tout perd son sens et sa consistance.
Entre deux flashs info, on apprend par ailleurs que nos terroristes, avant d’être des « ennemis publics », ont aussi été des ados en perdition, des « jeunes sans histoire » qui tournaient des clips de rap et qui livraient des pizzas, des gamins paumés qui ont grandi à deux pas de chez nous, dans un « foyer social », comme on les appelle. Quelques pistes nous permettant éventuellement de saisir quels processus sociaux fabriquent ces « monstres » dont on se félicite volontiers de la mort : il n’y a pas d' »extrémismes » -ça ne veut rien dire-, il n’y a que des conditions sociales extrêmes. Nazillons casseurs d’arabes, antifas crucificateurs de flics, ou chaire à canon djihadiste, ce sont toujours les mêmes pauvres, les mêmes franges marginalisées et sans attache qui posent leur cervelle les premiers pour monter au front. Faut-il alors interpréter la violence sociale au prisme des confessions et appartenances qui la revendiquent ou bien à travers la domination de classes universellement appliquée qui produit ses conditions d’émergence et ses justifications ? Faut-il questionner l’Islam ou la Démocratie ? Peut-être qu’au fond, Dieu et l’Etat ne font qu’un, d’ailleurs, qui sait… Bref, n’allons pas trop loin. La Charia Républicaine envoie en prison pour moins que ça.
Devant cette émoi général et à sens unique, on se contentera donc de constater que quelque chose est mort. Et sans prendre position sur ces faits se vomissant alors à nos oreilles ahuries, on se laissera submerger en silence par une vague de frissons pudiques.
Pour bien rester en phase avec ce léger fumé métaphysique qui s’empare plus que jamais des consciences en ces jours de spasme national, on ouvre la porte du van sur la Ville par excellence. Culturelle, consensuelle, consumériste, lumineuse et pailletée, Rennes, comme toutes les villes modernes pacifiées par l’urbanisme et l’économie, transpire à grandes eaux l’idéal technologique des grands entrepreneurs totalitaires. Hegel, Haussman, Napoléon : ici, la dimension mystique d’une toute-puissance impériale se dessine dans les énormes avenues piétonnes qui entravent d’un bout à l’autre la ville médiévale, qui n’est plus elle-même qu’un résidu historique dont tout le principe, improductif et trop peu rationnel, a été depuis longtemps aboli. Cette « vieille ville », fondue dans la géométrie bétonnée de la « neuve », ne sert plus que de prétexte à un design urbain, à un « lifestyle ». Quelques ruelles pavées et un cota patrimonial de maisons à colombages ont été conservés en guise de marqueurs d’ambiance, rentabilisés comme les éléments rigoureusement agencés d’un décor de cinéma. Tout cet artifice balisé compose la trame d’une ville subliminale, d’un univers fictionnel et référencé où chacun peut se mettre en scène et se vivre en tant que personnage, en tant que citadin, en tant qu’Idée. Ainsi, des tavernes moyen-âgeuses revues à la sauce trendy aux librairies de livres anciens, les étudiants en souliers de cuir peuvent donner libre cours à leur bohème et laisser s’y épanouir leur spleen décoratif en y lisant Baudelaire d’un air profond et affecté. Tout ça jusqu’à ce que, au milieu de la nuit, ils finissent par vomir sur des pavés déjà noyés de pisse, les résidus d’ecstazy qu’ils avaient avalés quelques heures auparavant, comme tous les week-ends.
On voit bien quel genre d’enjeu politique constituent ces villes-produits, quelle attention elles centralisent et toute la thune qui y est investie pour en faire des machines de guerre culturelles, économiquement « viables » et compétitives. Et les dispositions de ceux qui y habitent, nécessairement, traduisent le traitement qui est réservé à ces espaces urbains pensés et quadrillés jusqu’à la moindre parcelle. Fins analystes à l’attention pointilleuse, oreilles référencées à la limite de l’expertise, travaillées et affûtées par la diversité pléthorique de l' »offre culturelle » qui se présente à elles : on n’a pas affaire à n’importe quelle audience. Non, on joue devant un Public. Et ça, il fallait bien quelques heures de recul pour l’assimiler, juste le temps de se rendre compte en levant la tête que les trois-quarts des gens devant nous au début du concert avait tout simplement disparu, déconcertés par le volume déraisonnable de nos amplis. Nos potes d’Ideal Crash ont dépensé beaucoup d’énergie à organiser cette soirée, passé des après-midi à recouvrir les affiches de Yannick Noah et Herbert Leonard avec celles qu’ils ont imprimées et confectionnées de leurs petites mains appliquées. Et nous on arrive avec nos gros sabots. Et on sabote, tranquille.
En même temps, on est pas méga fins, on est un peu débiles sur les bords. On traîne les pieds, on s’en fait pas. Et en débarquant là, petite poires candides que nous sommes, on avait encore la tête dans les succursales poussiéreuses du Porno Diesel, à sauter à pieds-joints entre les gouffres qui se dessinent à travers les plafonds de béton ; on était encore au Rozbrat, demi litre à la main, en bonne compagnie de hooligans bourrés aux traits marqués par les bastons de rue ; on était restés bloqués au Rog, à naviguer au hasard dans les couloirs infinis d’une fourmilière-poudrière. On avait encore la tête dans ces endroits où tu joues en n’excluant pas la possibilité que les flics débarquent mettre fin à la fête à gros coups de tonfas, où les anarchistes qui sortent de taule entament des danses rituelles en te suppliant de jouer plus fort, jusqu’à ce que les murs tremblent et se fissurent, jusqu’à ce que le sol craque, jusqu’à ce que tout prenne feu. On avait pas fait gaffe qu’on était de retour dans ces plaines clignotantes où les loubards tatoués en Doc Marteens sentent le Petit Marseillais à la pêche, où, le vendredi soir, avant de « sortir », les étudiants en fac de sociologie écoutent du drone en sourdine dans leur salon en buvant de la bière bio, où le punk se résume à une chronique dans Noise Mag. Mais tout est de notre faute, on le reconnaît. La musique, c’est comme la violence urbaine, tout est une question de position sociale, un problème d’endroit. Et ce n’est qu’une fois qu’on a compris ça et qu’on sait s’adapter aux « sensibilités » d’un public qu’on peut enfin de venir un vrai groupe. Allez, on est sur la bonne voie.

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Categories Fragments de la scène

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