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Bricolage, Autonomisation, Pouvoir et Mélancolie – suites du 29 août à Tulle

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A vrai dire, nous n’avions plus de choix. Ou que des faux. Changer ce vilebrequin pourri, ou être assigné à résidence. Ressouder les composants de cette carte électronique, ou ne plus jouer de musique. Faire du sport, ou finir écrasé par les hernies discales et l’absence de mutuelle. Construire une salle de concert dans une grange, ou s’infliger la condescendance des gestionnaires du développement culturel.

La liste est longue et chaque jour elle s’allonge encore. Chez nous, les pauvres, la seule abondance est celle des tâches incontournables et sans prestige à accomplir au milieu du cambouis.

Certes, on aurait pu aller au travail… et ensuite payer d’autres pauvres pour faire le sale boulot, réparer ces objets à l’obsolescence programmée à notre place, en vertu de notre pouvoir d’achat et de notre confort. On aurait pu. Mais c’était pas évident de faire sciemment le choix de l’esclavage, de tomber dans les 84% de salariés qui se déclarent malades au travail, d’acheter des produits fabriqués par des miséreux et d’en faire un mode de vie idéal.

Puis la vérité c’est qu’on travaille déjà tous les jours. On a pas l’emploi, mais on a le travail. On a été obligé de bricoler nos statuts sociaux comme les arbres à cames. Usine, saisons, BTP, travail au noir, start-ups, associations, éducation nationale, service-civique, RSA, ARE, APL, auto-entreprise, temps partiel, intérim, intermittence… on a tout curé. Aujourd’hui on fait encore feu de tout bois pour croûter.

Et c’est déjà du boulot de vivre sous les stigmates de la peste travailliste qui affirme que nous sommes des assistés vivant sur le dos de la société, grâce aux impôts des autres. On est fatigué de ces moralisateurs qui s’évertuent à reproduire le monde tel qu’il est. Soit ils sont puissants et, règle N°1 du capitalisme : pour générer de la plus-value, les puissants achètent au rabais la force de travail de ceux qui n’ont rien d’autre à vendre, voilà pourquoi ils nous veulent employés. Soit ces moralisateurs sont eux-mêmes démunis et, règle N°2 : ils aimeraient que nous participions à leurs côtés à la grande exploitation tacite des pauvres entre eux, les uns consommant leurs salaires aliénés en achetant le produit aliéné des autres.

Alors pas le choix, il va falloir le changer nous-mêmes ce vilebrequin. Et pendant qu’on rampera sous nos voitures, la gueule pleine de pétrole, nos voisins qui « réussissent » avec leurs 2500 euros par mois, se paieront les services du garagiste et garderons les mains propres. Sauf que nous ne savons pas rester en paix avec ça, malgré une horde de pacificateurs à nos trousses. Des associations-entreprises culturelles qui nous abreuvent de leur culture légitime, des assistantes sociales qui nous font écrire des « projets d’insertion » et qui n’ont guère que des agences d’intérim à nous proposer, des missions locales, des pôles-emplois… cette armée sociale est là pour nous faire taire.

Que ce soit clair, nous vivrons toutes tentatives de pacification sociale à notre égard comme d’ultimes violences. Et seulement par nécessité, nous composerons avec elles.

Faire marcher un moteur qui nous véhiculera, après avoir étalé ses entrailles dans la poussière, ça soulève une exaltation addictive et furieuse. Une jouissance merveilleuse, symptôme d’une prise de pouvoir sur un monde dont on nous a écartés jusqu’alors. La sensation d’accéder à un univers enchanté pourtant défendu par des experts, des spécialistes, des enchanteurs… Des gens avec un vrai statut quoi.

Quand ça ne marche pas, la dépression est inévitable. On réalise que tout, autour de nous, dépend désormais de nos seules mains et qu’il est trop tard pour s’en remettre aux experts. Tout devient pesant de responsabilités, une voiture, une guitare, un collectif, un lieu, un projet, un mode de vie. La notion même de vacances n’a plus de sens, le quotidien est devenu un travail. Voilà de quoi sombrer.

D’autant plus que les puissants nous piquent les mots et nous les refourguent ensuite tout poisseux et souillés. Mr Bricolage vente les merveilles des travaux manuels domestiques, les bobos organisent des salons chics du « Do It Yourself », la presse se rue sur tous les FabLabs à la mode, nos dirigeants s’enorgueillissent de stimuler « l’empowerment » de la population grâce à la « démocratie participative ».

Là ça devient violent. Ce langage nous appartient. Il est le produit de nos situations, il pousse sur nos terres. C’est l’oppression que nous vivons qui nous a fait élaborer ce vocabulaire. Et le voilà déjà détourné par un capitalisme vert éhonté, l’oppresseur, armé de ses sbires médiatiques ou oligarques.

Nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons nous contenter « d’agir », nous devons comprendre, rechercher et produire. Laisser des traces pour que l’on s’écrive nous-mêmes et ne pas laisser les puissants nous définir. L’oligarchie va écrire notre histoire à notre place si nous ne prenons pas les espaces de définition du sens à notre charge. C’est pourquoi nous nous sommes rencontrés le 29 août dernier à Tulle, avec l’envie d’occuper de nos idées les espaces de parole libres, pour que le pouvoir arrête de nous échapper. Alors c’est sûr, on est pas tous pareils et c’est pas facile de mettre les mots sur nos situations. Il est fort possible que cet élan se volatilise avec le temps, qu’il s’éparpille en autant de particules isolées qu’il y avait d’individus ce jour là. Mais vue l’oppression malsaine qui nous racle, qui se déguise aux couleurs de l’émancipation et nous subtilise nos mots, nous aurons certainement d’autres occasions de nous rencontrer. Sinon ça va être lourdingue de vivre sous un tel joug plus longtemps.

Et puisque nous allons prendre la parole, écrire, faire des recherches, passer des entretiens, en faire l’analyse… nous voyons déjà arriver la critique du « manque de scientificité » de nos propos, de leur « déficit d’objectivité », leur carence « d’universalité ». Ce ne sera peut-être même pas faux d’ailleurs. Oui nous faisons une analyse des singularités, elles représentent les seules marges de manœuvre qu’il nous reste. Si l’on admet cela, on nous concédera bien que les dépositaires de l’objectivité et de la scientificité « pure » sont en général ceux qui concourent à la reproduction de l’ordre établi. A l’image du temple académique et universitaire en dehors duquel il serait illégitime de produire de la connaissance, et qui tous les jours conforte de ses analyses l’ordre économique, social et culturel qui nous sert de camisole. Nous n’avions pourtant aucune légitimité pour changer des joints de culasse. Aujourd’hui on ne compte plus les bagnoles qui roulent et qui échappent aux contrôles des concessionnaires, parce qu’on a mis les mains dedans. Il en sera de même de nos écrits. On fera des enquêtes sociales comme on règle le jeu aux soupapes de nos culasses. Avec acharnement et minutie. Et ça marchera.

Nous avons soif de prise sur le monde, même si ça nous fout le cafard d’avance. Et nous n’avons que faire de la reconnaissance des institutions. On veut discuter d’égal à égal avec elles, seul le rapport de force nous excite. On ne veut plus « participer ».

Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’on est trop triste, qu’il faut être positif et motivé pour que les choses changent. Nous baignons dans une lucidité crasse qui ne rend pas heureux. Mais ce serait bien suspect d’être heureux dans une société aussi malade.

Rendez-vous ici pour ceux qui veulent faire partie de la suite : asso.medication.time@gmail.com

et là : http://recherche-action.fr/labo-social/

Nicolas Guerrier

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