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Querelles de l’Inexistant

 

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L’Inexistant, c’est ce jeune couple encore assoupi sous les rayons clairsemés d’un soleil bienveillant qui perce derrière les rideaux. Leurs deux enfants courent en pyjama à travers la chambre pour les sortir du lit. C’est samedi matin, ils s’éveillent dans la plénitude d’être ensemble. Le ciel, trop clément, est venu déposer un bonheur inaltérable dans ce havre de paix à l’abri du monde. Le père s’amuse avec les enfants pendant que Maman prépare le petit déjeuner. Tous ensemble ils fondent une vraie petite Famille. Ils jouent, ils plaisantent, ils rient ; ils profitent de la vie en mangeant Nutella.

L’Inexistant, c’est cette fine silhouette qui se dessine au travers des nappes de poussière que le vent soulève au milieu d’une route rectiligne et déserte. C’est un homme affranchi, un réfractaire qui sillonne le monde en solitaire, d’un pas parcimonieux et déterminé, à la recherche de nouvelles nourritures et d’une sensation de vertige que le monde derrière lui, trivial et sans profondeur, ne sait plus lui offrir. Les mains crevassées par le froid, il fume par bouffées rituelles du bout de ses lèvres pâles sa dernière Lucky Strike, qu’il regarde se consumer avec délectation, comme le signe de quelque chose qui décline, irrémédiablement ; comme la promesse d’un aller simple vers l’inconnu, sans destination et sans retour. Ses yeux ternes et plissés par la lumière perçante du soleil au zénith fixent cet horizon à la fois hostile et rempli de promesses. D’un geste négligé mais précis, il balance en arrière de son épaule un sac de cuir dont il a enroulé la sangle autour de sa main. Il porte un Levi’s 501 coupe basse et il n’a que faire de la Société. Il enfile ses Ray Ban : le monde est à lui.

L’Inexistant, c’est toi et moi sous un ciel de pleine lune par une de ces nuits d’été. C’est nos corps qui s’étreignent de toutes leurs forces, désespérément, en quête d’une unité perdue que rien -pas même nos râles, pas même nos sanglots- arrive à rétablir. C’est cette substance qu’on cherche chez l’autre, à tâtons, comme dans un puits sans fond, et qui ne surgit jamais. C’est cet Amour qu’on somme de faire surface par mille incantations mystiques et qui demeure, encore et toujours, le grand absent à la fête. Et c’est nous, qui retombons l’un face à l’autre comme deux enfants perdus lorsque le jour revient et qu’il nous faut partir. Lorsque, étourdis et esseulés, soudain tout redevient confus et que le doute s’installe sur ce qui s’est passé. Et que nous ne savons plus si ces réminiscences émanent d’un moment bien réel que nous avons vécu. Ou si, une fois de plus, nous n’avons fait que jouer.

L’Inexistant, c’est cet ennemi qui rôde partout autour de moi. C’est l’Étranger posté au seuil de ma porte. C’est ce serpent qui veille, tapi sous mon lit, la nuit quand je dors. C’est le danger autour, c’est cet œil. Qui m’observe.

L’Inexistant c’est le « chômeur », c’est la « mère de famille », c’est le « flic », le « black block », le « jeune de banlieue », le « terroriste », l’ « étudiant », l’ « immigré ». C’est chacun de nous.

Ce qui existe c’est la souffrance amère de ne pas être à la hauteur de ce monde. Et d’être condamné à l’exil comme des bêtes monstrueuses. Comme des êtres invalides et difformes que l’on moque et que l’on réprimande. Pour leurs exactions, pour leurs écarts incessants.

C’est qui existe, c’est la guerre installée entre nous tous. C’est la peur qui, sans cesse, nous dresse l’un contre l’autre. C’est cette chasse aux sorcières continuelle et le destin fatal de ceux qu’on crucifie à tour de bras en place publique.

Ce qui existe, c’est notre solitude et notre impuissance. C’est notre incompréhension et notre désemparement face aux choses qui se déroulent, autonomes, devant nos yeux écarquillés. C’est la peine qu’on a à tenir à bout de bras ces quotidiens vides, contrits dans nos déguisements de fortune. C’est l’épuisement de se chercher partout, tout le temps, et la déception irrémédiable de ne jamais se trouver.

La réalité, de fait, est monstrueuse. Parce que tout ce qui existe germe et perdure en marge des mythes que tisse l’histoire. Parce que les hommes, dans leur urgence et leur nécessité de vivre, éclatent malgré eux les figures abstraites et les représentations qui les surplombent. Par leurs gestes incontrôlés, par leur intelligence spontanée, par leur manière indomptée d’être au monde.

Comment canaliser le vivant s’il évolue toujours en marge de son identité, s’il n’apparaît jamais distinctement, toujours dissimulé dans des contre-jours ? Comment mettre l’homme au travail s’il fuit en permanence devant tout rôle, toute forme fixe, toute fonction établie ?

Notre société, telle qu’elle se fonde et telle qu’elle exerce ses pouvoirs, se doit, pour se conserver, de faire de nous des Sujets ; identifiables, maîtrisables, réprimandables. Sans quoi nous ne servirions pas l’Ordre qu’il lui incombe de maintenir, sans quoi nous ne serions jamais des pièces fonctionnelles dans cette machine archaïque, sans quoi nous ne nous mettrions jamais au travail.

Tout est ainsi fait pour que chacun retombe toujours à sa place, dans son rôle, dans son identité. Et que les situations, les interactions, les échanges quotidiens n’excèdent jamais les cadres aménagés dans lesquels ils doivent s’exercer. Pour servir.

Nous sommes de ceux-là même qui souffrent. Dès lors, il s’agit pour nous d’observer ce pouvoir et de le décrire avec autant de précision que possible. D’en déchiffrer les protocoles, d’en démasquer les outils, d’en analyser les dispositifs. Pour lui échapper, dans un premier temps. En se cachant, en fuyant. Comme des souris traquées. Puis, de trouver le temps, la force, l’intelligence de mettre en place des contre-pouvoirs, d’opérer des stratégies, d’organiser des résistances. Pour le détruire.

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