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Aux pieds de La Montagne

Nous nous sommes jetés comme des brebis dans la gueule du loup ; nous avons rencontré une journaliste et elle nous a bien croqués. On ne devait pas être digeste en terme médiatique, donc il fallu bien mâcher, sinon seraient restés  quelques bouts piquants dans le rendu final.

Notre démarche, qui consiste en partie à tenter d’échapper aux médias et aux institutions qui essaient sans cesse de s’emparer de nos faits et gestes pour diffuser le message qui les arrange, ne nous autorisait pas à laisser complètement filer l’affaire. Ayant par ailleurs été privés de tout droit de regard sur le contenu de l’article et même, un peu remis à notre place comme des enfants, nous préciserons ici ce que le contrôle médiatique préfère laisser dans l’ombre.

Nous n’étions pas dupes, et nous l’avions bien senti venir. L’affaire nous donne là une occasion de plus de raconter trois quatre trucs.

Déjà, nous ne « rêvons pas d’un monde meilleur ». Nous voulons juste jouer avec. Bien trop en doute par rapport aux recettes de cuisine de l’insurrection, nous nous contentons de nous défendre contre les formes de dominations qui nous assaillent. Pour commencer, on ne veut plus avoir d’emploi, ça aurait pu être écrit, ce n’est pas une maladie et c’est pas si contagieux en plus. Nous tentons juste d’utiliser le temps de nos vies pour faire quelque chose qui fait sens (et en cela nous ne sommes pas uniquement dans la réaction ou la défense) plutôt que de se perdre au milieu du chaos économico-social, républicain, médiatique et culturel, dans lequel nous serions bien mal à l’aise de faire la révolution. L’idée de changer le monde ne nous a pas vraiment effleuré l’esprit, alors de là à en rêver… Le monde, il s’y est mis tout seul dans la merde. Il nous inspire une claustrophobie géante, voilà pourquoi nous avons surtout envie d’être ailleurs.

Et bien sûr, ce ton potache qui suggère que nous serions des « jeunes optimistes et utopistes qui ont de l’énergie et qui y croient encore », est insupportable.

Nous ne faisons pas du rock psychédélique ou je ne sais quelle « esthétique » qui sert de raccourci aux formes de communication usuelles du « secteur culturel », bien trop désarmé pour produire du sens. Nous avions précisément explicité que nous faisions jouer des groupes qui sont dans une démarche proche de la notre. C’est à dire qui sans avoir vocation à être « professionnels », ressentent une espèce de nécessité vitale de tourner, de jouer, de se bousculer… Des gens qui dans leur vie se débattent comme ils peuvent, d’où leur recours à la débrouille et au bricolage, pour fuir les rails existentiels ennuyeux et enfermant qui ont été fabriqués à leur place. Oui, c’est plus long et moins sexy que le « folk » ou le « hardcore », mais c’est notre réalité. Elle restera certainement à tout jamais niée par les médias, qui, sous couvert de neutralité, relaient uniquement un catéchisme ambiant toujours dans le sens du poil des croyances populaires et de l’ordre établi.

Oui nous travaillons avec un ami qui est en service civique, il s’occupe d’accompagner la vie des groupes… Oui nous avons eu un ami salarié qui faisait du booking. Par contre, un « service-civique salarié chargé de la communication », ressemble davantage à un des ces monstres chimériques qui pullulent dans le « développement culturel ». Clairement, le dispositif du service-civique risque aujourd’hui d’être utilisé massivement comme un emploi détourné, avec des droits sociaux au rabais, pour palier les effets de l’austérité dans le monde associatif et bientôt dans la fonction publique. Cela ne nous convient pas. L’idéologie de la « bonne gestion » s’est répandue comme une pluie de sable dans les secteurs non-marchands. On a beau la balayer ici, elle ressort là. Puis on a rabâché à une génération entière qu’il fallait travailler à l’école pour être employable (au lieu d’y apprendre comment marchait notre monde), tout ça pour inévitablement être aspiré par le chômage de masse, pendant que la propriété privée nous suce nos revenus jusqu’à la moelle alors qu’on voulait juste dormir au chaud. Forcément, « les jeunes » sont prêts à tout pour s’en sortir. Quitte à recourir à un emploi déguisé, pour 550 euros par mois, sans droit au chômage. Tout converge donc vers une utilisation d’ampleur du dispositif, en vertu de mauvaises raisons, principalement. Voilà pourquoi notre service-civique n’est pas du tout « salarié ». En théorie aucun service-civique ne devrait être considéré comme tel d’ailleurs. Notre ami sera donc en décalage par rapport à cette longue liste de jeunes qui cherchent un emploi et qui prennent le service-civique à défaut de contrat de travail -ce que l’on comprend tout à fait vu la pression sociale qui s’exerce sur eux, dans des structures qui ont compris comment gérer l’austérité ambiante à laquelle elles ne peuvent plus grand chose. Puisque apparemment, plus personne n’aurait de pouvoir dans ce monde qui fonctionnerait indépendamment de nos volontés. Notre service-civique n’est pas employé, il ne reçoit pas d’ordre, son travail n’est pas prescrit, son lieu de travail est mouvant à sa guise, comme ses horaires. Il fait ce qu’il veut. D’ailleurs, ce serait bien que le salariat s’en inspire. Plutôt que de vouloir à tout prix faire du service-civique une marche obligatoire vers un « vrai travail ». C’est à dire un travail employé, contraint. C’est l’inverse qu’il faut faire. Utiliser le service-civique comme une expérience de « travail autrement ». De « travail libre ». Oui nous travaillons à Medication Time, c’est notre « vrai » travail, mais rien à voir avec de l’emploi. Puis l’austérité ne nous touche que de loin, nous faisons en sorte de ne rien avoir à acheter. Nous n’irons surtout pas nous battre pour notre pouvoir d’achat.

Enfin, on ne vise pas à « éveiller les consciences », c’est déjà bien assez dur d’éveiller les nôtres. Nous n’avons aucun rôle messianique ou prosélyte, nous sommes trop accaparés par nos tâtonnements pour écrire un guide de l’émancipation. Nous n’avons de leçon à donner à personne. Tout comme nous n’aimons pas en recevoir. Autographie.org est un site en germe, dans l’idée d’avancer pas à pas en s’écrivant. La vocation de ce site est de mettre les mots sur les situations que nous vivons, à notre manière, pour ne pas être définis par les puissants. Pour parler d’une autre histoire qui se joue là, dans les espaces vacants laissées par l’histoire dominante. Mais nous serons toujours comme des poules devant des couteaux une fois en face des manuels d’affranchissement et des « marches-à-suivre » de la libération. Alors non, nous ne les écrirons pas pour les autres.

Nicolas Guerrier

(Article en réponse à celui-ci)

PS : Claudie Gurdy, excusez-nous, on sait bien qu’on ne vous a jamais envoyés en Russie…

PPS : « Un sourire charmeur et un trait d’humour » ? C’est pas moi ça, et c’est connu !

PPPS : Sans rancune, c’était drôle.

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