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Les ateliers, la déviance et la brutalité du monde normal

DiggingA l’époque, nous parlions de travail non utilitariste. Non pas que nos travaux aient été inutiles, car tout ce que nous fabriquions avait une fonction réelle. Rouler, sauter, tourner, glisser, se transporter, s’alléger, s’envoler… Mais ils étaient inutiles pour « gagner sa vie », « réussir », trouver un job, fabriquer une maison, mettre de l’argent de côté, fonder une famille, faire la fête…

Ce que nous construisions n’avait rien du « réalisme » de la vie normale. Celle-ci nous faisait bien trop peur, car nous pressentions une perte violente de quelque chose d’essentiel.

 

Nous avions peur de perdre ce qui nous mettait en mouvement, ce qui faisait sens, ce qui
nous obsédait, la seule activité qui nous faisait du bien, la seule chose qui comptait. Car justement, pour le reste du monde nos pratiques, nos compétences, nos connaissances, nos expériences, n’étaient pas « utiles ». Nous-mêmes nous n’étions pas « utiles ». Et tout ce qui l’était nous terrassait.

C’est ainsi que le droit chemin est devenu contre-intuitif. On continue encore de le surveiller du coin de l’oeil car il menace toujours. Le temps qui passe ne nous a pas vraiment enlevé cette sensation d’être les proies d’une normalité carnivore.

Ces travaux nous ont donc franchement écartés de la vie professionnelle. Nous avons doucement glissé dans un univers éloigné de tout, sans réel retour possible. A vingt ans nous étions sensés « entrer dans la vie active », mais nous n’étions déjà plus dans le monde adéquat pour cela.

Nous passions des heures dans les bois à façonner des tas de terre géants, qui nous envoyaient autant en l’air qu’à l’hôpital. Pelle à la main sans discontinuer, dos voûtés, les hernies discales jaillissaient entre nos vertèbres comme les cèpes sous les chênes du mois d’octobre.

Voici comment nous en parlions, sur le moment,  à la demande de la presse spécialisée.

Le mal était fait, à ce moment là de notre vie nous avons hypothéqué notre santé sur 60 ans, et nous nous sommes condamnés à passer entre les mailles du travail employé, tant qu’il existerait. Et nous le savions.

Notre pratique était bien « sportive », mais n’était pas considérée comme un « sport ». Nos activités nous « travaillaient », mais elles n’étaient pas de « l’emploi ». Nous nous sommes bricolé un « mode de vie » qui nous paraissait fertile, mais ce n’était pas de la « culture », ni de « l’art » ou de la « politique ».

Puis tout est devenu bricolage. Autrement dit, les habits de la déviance et de la marginalité commençaient à nous recouvrir sans notre consentement, et nous perdions la légitimité de parler du reste du monde.

 

 

Tout l’enjeu actuel est donc d’ouvrir un espace où nos travaux pourraient vivre en paix. Parce que la peur de la brutalité du monde normal ne nous a pas quittés depuis ce temps, et parce qu’on ne sait plus vraiment faire autrement.

Devant de nouvelles situations, nos « compétences » ou nos « penchants » s’activent en premier, bien avant les réflexes normalement attendus. Nous ne savons plus faire appel au garagiste quand le moteur d’une bagnole lâche, ni à l’informaticien quand nos ordis plantent. Nous ne cherchons plus de travail, nous n’en avons presque jamais cherché, nous travaillons déjà tous les jours.

Parfois ça débordait, et on s’est retrouvés coincés comme des rats entre des pratiquants comme nous et les institutions.

L’autre enjeu, c’est qu’au fond on se dit que tout ce qu’on a construit devrait apporter son grain de sel ou de sable dans les restes du monde.


C’est à dire que nos vies sont devenues des ateliers permanents. Mais nous nous y plaisons qu’à la condition que le monde tout entier puisse se retrouver sur l’atelier, comme un objet observable et manipulable.

 

Nicolas Guerrier

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