Read Comments

« Parler de Soi » #1 : Le contre-sens des larmes

ViergeÉvidemment, jamais auparavant le champ de l’ego ne fut aussi vaste. Évidemment, le Sujet règne en maître sur notre temps, temps qu’il a fait sien et soumis à son échelle tyrannique. Les égards qu’on lui octroie, l’attention qu’on lui porte, l’espace qu’il s’accapare n’ont de cesse de révéler la portée de son influence et l’étendue de son royaume. Tous les objets, les outils dont nous disposons, tous les procédés et les mécanismes qui sont à notre portée ont pour condition d’emploi et pour finalité l’individu, brume flottante et monstre sacré siégeant à l’épicentre de notre histoire. Et tandis que l’information compose et tisse autour de nous son bourdon incessant, tandis que l’on feint de communiquer et de se comprendre, tandis que l’on se serre, à bout de bras et à bout de force en désespérant d’être ensemble, le constat amer croît en nous de ne parvenir à rien d’autre qu’à être fatalement seuls. Et notre solitude n’a d’égal que notre impuissance. Ce monde qui nous autonomise de force et nous postule en tant que choses à part entière, en êtres rationnels et mesurés, ce monde qui cultive et exacerbe en nous le sentiment de « soi » en nous renvoyant sans cesse notre propre image, ce monde qui nous responsabilise et nous pose face à nos « choix », et bien ce monde est aussi celui qui nous isole et qui nous désarme, celui qui ruine notre confiance, qui nous plonge dans un doute paralysant, celui qui nous désespère et qui, en nous mettant au centre de tout, ne nous laisse finalement prise sur rien.

Comment se fait-il que je reçoive de mon environnement une telle reconnaissance, que l’on m’accorde au quotidien une disponibilité sans faille, que l’univers tout entier soit mis à mon service et que dans le même temps, je me sente à ce point délaissé, coupé de tout, comme mis à la marge du monde ? J’ai parfois l’impression que l’attention que je centralise m’éclaire autant qu’elle m’efface, que cette sollicitude que l’on me sert continuellement m’anesthésie. Les regards ne m’ont jamais paru aussi perçants : dans leurs égards mesurés, ils semblent ne se poser sur moi que pour me traverser comme une gelée translucide. On me fixe mais je n’apparais pas, on m’évoque mais je ne fais surface en aucun lieu, en aucun temps : comme une utopie, je suis sans adresse. Mon nom, mon image sont inscrits partout autour de moi, dans des objets-miroirs qui reflètent et projettent des fragments d’identité comme des milliers de boules à facettes, mais je ne me retrouve nulle part. Je ne fais que ressentir cette absence qui est partout autour de moi, qui hante les choses, qui les ronge de l’intérieur. Je germe à mille endroits mais je reste acculé à des formes bâtardes, embryonnaires, inabouties : je suis informe. Lorsque noyé au milieu de ces signes de moi-même, je perds les pieds et égare jusqu’à ma propre trace, je me fais parfois l’effet d’une pure hypothèse et que mon existence est reléguée à un stade quasi légendaire. Je suis comme une fenêtre qui s’enorgueillirait des regards se posant sur elle alors qu’ils ne feraient que contempler le paysage qui se trouve derrière. Je concentre les regards, j’accumule l’attention, j’évolue au centre, mais je n’aboutis jamais hors de ce champ des possibles dont je reste captif, je n’excède jamais ce stade provisoire du simple peut-être.

Les copines de la salle de fitness, les collègues du bureau, les voisins d’en face, tous autant qu’ils sont, j’existe à leurs yeux ! Je ne suis pas rien, leurs égards me le prouvent. Comment puis-je vivre si intensément -avoir un bac à compost dans mon jardin, partir tous les ans faire du trekking au Népal, avoir obtenu avec mention mon Master de management territorial- et en même temps conserver le sentiment amer de ne rien connaître, me sentir si dispensable et absent de tout, comme captif d’un arrière-plan, à la périphérie du monde, là où rien de décisif ou d’important, jamais, ne se noue ? Je ne peux pas me voir confier toutes ces responsabilités et à la fois me sentir si impuissant, je ne peux pas manger bio, lire Le Monde Diplomatique, faire du jogging le samedi matin et me sentir autant à la marge de moi-même, si absent, irréalisé, privé de toute accroche sur ce qui m’entoure, sans geste effectif à accomplir, sans perspective, sans plan. On m’a toujours dit qu’il fallait entreprendre pour devenir quelqu’un, qu’il fallait se battre pour exister. Je me débats au-delà de toute mesure, pourtant il y a toujours ce vide en moi que rien ne parvient à combler. Et puis, si je me trouve si élégant et au goût du jour, si ma vie est une réussite sous tous les aspects, pourquoi donc dois-je me crisper d’un bloc pour ne pas m’arracher les joues de désespoir lorsque je vois dans le miroir cette personne qui prétend être moi ?

De quelle sorte de pouvoir, au juste, m’a-t-on doté ? Quel genre de roi s’est déjà vu si mal accommodé d’être tout-puissant ?

Nous vivons dans la persuasion permanente que tout nous appartient, que tout nous est donné car tout nous est dû. Nous flottons à la dérive dans un océan d’adjectifs possessifs – « ma » série TV, « mon » espace client, « mon » ulcère- : tout est pour nous, mais rien est à nous. On se figure que l’on choisit nos rêves. En toute conscience, délibérément. Avec nos goûts, avec notre désir, avec notre « libre arbitre ». Mais de goût, nous n’en avons pas – nous n’en avons jamais eu : nous sommes les propriétaires forcés de notre quotidien. Nous pleurons sous la contrainte, nous haïssons sur commande, et lorsque nous faisons l’amour, c’est toujours avec les mêmes hauts de cœur que nous nous efforçons d’atteindre ces moments pauvres que, par dépit ou par espérance, nous qualifions d’ « extase ». Parce qu’au fond de nous quelque chose, forcément, n’est pas clair. Intimement, nous savons bien que nous ne faisons qu’emprunter, l’un après l’autre, les rôles que l’on veut bien nous soumettre, que tout ceci n’est qu’un vaste jeu de mimes, que ce n’est que « pour jouer ».

C’est d’ailleurs souvent ce que nous fournissons le plus d’efforts à raffiner et polir comme le substrat de notre volonté individuelle et l’émanation directe de notre identité, ce que nous protégeons en tant que nos biens les plus personnels et les plus intimes, ce que nous prétendons n’être qu’ « à nous et rien qu’à nous » qui est en réalité ce dont nous sommes le plus systématiquement privés et dépossédés. Dans nos rires et nos pleurs, ce sont toujours les larmes d’un autre qui coulent. Dans nos exaltations et nos effondrements, dans ce que nous défendons comme notre bien suprême et la preuve inaliénable de notre qualité de Sujet, dans tout ce que nous gardons jalousement comme l’espace sacré de notre individualité et le champ d’exercice de notre liberté, il y a toujours cet inconnu qui parle pour nous. Et nous n’en savons rien.

Tandis que je me trouvais là au milieu de la nuit, allongé à même le sol sous une pluie battante que balayait l’orage, le visage illuminé par les éclairs qui surgissaient par salves de derrière l’horizon, et que j’implorais le ciel de soulager ma poitrine de ce coeur à vif qu’un amour insouciant venait de déchirer, j’eus l’impression soudaine, comme si la foudre était venue me heurter, d’avoir été extrait par sursaut d’un sommeil séculaire. Tout m’apparût dès lors sous un jour nouveau : les larmes qui coulaient le long de mes joues ne provenaient pas de mes yeux.

Elles prenaient leur source dans des gorges reculées qui crachaient de leurs profondeurs des phrases haletantes comme on soufflerait son texte à un amnésique depuis les coulisses de son monde insulaire. Leurs paroles confuses roulaient sur le sol jusqu’à mon corps, qu’elles remontaient à contre-sens comme un Styx silencieux pour se déverser dans mes rétines pétrifiées en un torrent continu de figures et d’images. Les événements, dès lors, prirent une toute autre allure : je n’étais plus maître de quoi que ce soit. D’un coup, j’étais dépossédé de tout ce qui avait trôné au centre de mon existence comme mon appartenance suprême. Mes désirs, mes angoisses, mes étourdissements. C’est l’univers tout autour qui m’avait fait l’hôte de ses pleurs en larvant en moi ses embryons d’affect, que je couvais à mon insu comme un corps clandestin qui aurait infiltré le mien, comme un être parasitaire prêt à éclater en sanglots au moment opportun. Je compris enfin pourquoi les spasmes sentencieux de ma tragédie solitaire avait cet air si étrange de déjà-vu : je ne faisais que rejouer, geste après geste, la scène d’un de ces vieux films d’aventure auquel mon père prêtait une allégeance sans bornes. Un « classique » du genre dont j’ai oublié le nom, qu’il regardait avec une attention rituelle et toujours dans le même silence religieux. Il économisait son unique larme pour la scène finale, qu’il libérait à chaque fois au même moment, avec une pudeur extrême, et qu’il laissait descendre à demie-joue avant de l’effacer d’un geste prompt et discret. J’en reproduisais chaque détail avec minutie, en m’appliquant à invoquer les bonnes intonations et les gestuelles adéquates, de sorte que tout soit le plus fidèle possible à la version originale et qu’aucune aspérité ne soit omise du petit spectacle. Tandis que j’en prenais conscience, cet instant solennel se détachait peu à peu de moi comme un objet autonome, une activité extérieure qui se jouait seule et dont je devenais peu à peu l’auditoire réservé et critique. Et cette personne qui s’était instituée comme la source profonde de mes soulèvements comme de mes effondrements, comme le centre névralgique autour duquel je tourbillonnais sans fin, se trouvait ici devant moi, pacifiée, dépouillée de ses traits. Son corps se décomposait comme une poupée de plastique qui se mettrait à fondre sous un soleil trop puissant et bientôt elle n’était plus qu’un ectoplasme volatile qui se dissipait pour abandonner là une figure pâle et sans aura : une simple inconnue.

En même temps que tout ce petit monde s’effondrait devant moi et que ce que j’avais jugé jusqu’ici comme ce qui m’était « le plus cher » se transformait peu à peu en un champ de pacotille ; tandis que les péripéties de ma propre vie venaient s’écraser ici en un canevas pathétique d’émotions bon-marché, j’avais la sensation étrange de renouer avec le monde, de l’éprouver sous une forme nouvelle, comme si je recouvrais peu à peu le sens du toucher. Je n’avais pas le sentiment d’avoir perdu quelque chose, puisqu’il apparaissait clairement que, jamais encore, je n’avais été le propriétaire de quoi que ce soit -rien encore ne m’avait concerné, ni appartenu. Au contraire, je commençais à peine à entrevoir l’univers et son immensité, qui n’attendait plus que d’être habitée. Mes rêves étaient morts et jamais la vie ne m’avait semblé aussi proche. Elle frémissait tout autour de moi comme une bombe à deux doigts d’exploser.

Qu’avons-nous manqué pour que les choses se composent ainsi sans nous, à quel moment avons-nous perdu le fil ? Où étions-nous tandis que nos corps frénétiques s’agitaient au loin comme des ombres projetées ? Avions-nous le choix de ne pas nous assassiner en douce lorsque, agrippés l’un à l’autre, nous tombions dans le vide et que nos ongles acculés s’enfonçaient mutuellement dans nos chairs impuissantes ? Comment nous dire maintenant que nous sommes désolés, si tout ce qu’on désirait chez l’autre n’était que cette part absente de nous mêmes ? Peut-être est-il temps d’emboîter le pas sans même se retourner sur ces ruines austères qui terminent de fumer leurs dernières illusions et de fouler d’un pied aventureux les routes encore vierges de notre empreinte qui désespèrent de nous appartenir ; sans même prendre la peine de se dire au revoir. Si nous partons tout de suite, peut-être un jour nous rencontrerons-nous. Et la chance -qui sait- nous sera alors offerte de pouvoir nous connaître.

Nous n’étions que des enfants, nous ne pouvions pas savoir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *