Read Comments

De la fabulation identitaire à l’obsolescence des nations

De la fabulation identitaire à l’obsolescence des nations
Désir d’effacement de soi et de sublimation du service public

Parce qu’il est fatiguant de porter un territoire ou une fonction sur mon dos, alors qu’ils m’indiffèrent. Parce que mes congénères me laissent perplexe quand ils se définissent par leurs croyances, leur métier, ou le lieux où ils habitent. Parce qu’il est insupportable que des endroits et des activités nous restent inaccessibles du fait de notre histoire, que jamais nous ne choisirons. Parce que j’ai capitulé depuis trop longtemps devant la course à l’exception. Parce que je n’ai jamais vraiment réussi à vendre. Parce qu’il commence à être un peu tard pour se remettre dans le droit chemin.

Et si à la base, l’humain n’était rien. L’homme ne serait surtout pas un loup pour l’homme, comme le disait Hobbes. Ni un agneau d’ailleurs. S’il naissait rien et s’il mourrait en empreinte du reste du monde.

Nous évoluons dans un espace déjà construit, nous nous y baladons pendant plus ou moins 80 ans, comme de grands entonnoirs à expériences. Des réceptacles à mots et à manières d’être, des paraboles à morale. Nous absorbons l’environnement des idées tel qu’il est, nous nous imprégnons du décor, nous apprenons de notre milieu, nous nous acclimatons sans cesse. Nous nous constituons par mimétisme, en reproduisant ce que l’on comprend de notre entourage. Nous engrangeons de la matière des autres, jusqu’à ce que nous soyons en mesure d’appeler cela « notre identité », puis nous en engrangeons encore. L’identité est donc peut-être une fabulation, car d’abord, nous commençons par répondre aux attentes et possiblement nous ne serons jamais nous-mêmes.

Des attentes, il y en a du début à la fin. Elles étaient déjà là quand nous sommes arrivés. Elles sont si obsédantes que nous finissons par les intérioriser et attendre des choses de nous-mêmes. Quiconque déviera des attentes hétéronomes (qui viennent de l’extérieur) s’infligera un sentiment d’échec, sans que personne ne l’y pousse explicitement.

La somme des premiers engrangements, ces apprentissages précoces, pourra éventuellement se solidifier. Se fossiliser. Illusoirement, nous appellerons cela « caractère », « personnalité », « tempérament ». De cette base aussi fossile que fragile, nous ferons des choix pour orienter nos expériences à venir. La question n’est pas de savoir si le choix existe ou non. La philosophie s’est planté depuis le début dans cette impasse là. La question est de savoir d’où vient le choix, de quel agencement expérientiel et/ou moral il émane, à quel fait social il répond.

Quand on a commencé à voler dans les étalages, on suivait quelque chose qui avait l’apparence du libre arbitre, on le justifiait. Puis la Perruque, la Maraude, l’Occupation, sont devenues des secondes natures, et de là, on ne savait plus trop si tout cela, nous l’avions choisi. C’était peut-être l’opposé d’une déviance. Ça se trouve, c’était le cours de notre histoire qui suivait son juste fil. Mais nous continuions de le justifier, politiquement.

Parce que nos choix sont politiques, aussi sensibles, aériens et romantiques soient-ils. Ils sont politiques car ils représentent les faces émergées claires et lumineuses de nos constructions aux ramifications complexes et obscures (classe sociale, groupes, territoires…) qui se mettent à vibrer face au reste du monde et en vertu d’une vision du monde.

Notre époque nous veut construits de chimies cérébrales singulières, de psychologies, de comportements particuliers, de dispositions génétiques, de visages uniques, de personnalités dès la naissance, d’orientations précoces, de propension à la schizophrénie, de profils dépressifs, de syndrome d’hyper-activité … Et nous serions prêts à tout pour démontrer cet indémontrable. Notre époque nous veut rassurés. Elle veut nous dire que nous sommes biens ce que l’on croit être, des êtres tous singuliers, pétris dans un moule unique. Comme si nous étions nés avec dans nos gènes une étincelle un peu exceptionnelle, ou au contraire, une tare spéciale.

Ne nous aventurons pas dans cette fable là, car elle génère de l’impuissance à penser et à agir. Elle est stérile et n’engendre que des tourments, un peu comme Dieu d’ailleurs.

L’environnement des idées est vaste, la possibilité des expériences est infinie. Donc oui, nous sommes tous singuliers, à force de traîner nos guêtres dans un monde multiple, constitué comme un labyrinthe en reconfiguration permanente. Nous sommes aisément différentiables dans la mesure où deux personnes ne mettent jamais vraiment les pieds aux mêmes endroits. Chacun, nous engrangeons des expériences aux variations plus ou moins remarquables, ce qui fait de nous des êtres identifiables. Mais de là à parler d’identité… Ne nous laissons pas tromper par les fables qui nous séduisent. Il est très probable que rien n’ai été écrit en nous par avance, et que c’est bien le monde qui nous a écrits, de notre vivant. Parce qu’il est complexe et qu’il ne cesse de l’être davantage, à notre tour nous devenons complexes, par mimétisme. Pas de quoi revendiquer une identité, aussi variables soient les manières d’être de chacun, elles ne sont qu’un produit, que des réponses positives ou négatives à des normes, à des situations.

Je suis entouré de gens qui croient en leur terre. J’ai toujours eu la sensation de n’être de nulle-part, moi qui n’y croyais pas plus que ça.

Les communautés territoriales ou religieuses, les indépendantistes de tout bord, accrochés à leurs prétendues traditions et cultures, ne sont sûrement que le produit d’arrangements de « circonstances ». C’est leur contexte qui a créé leur besoin de croire ensemble, de s’organiser en groupe « identitaire », de recourir au collectif pour se protéger d’une hétéronomie insupportable. Notamment celle de l’uniformisation culturelle, politique ou religieuse, qui en créant des attentes massives que chacun relie pour soi-même et pour les autres, stigmatise ceux dont le socle fossilisé résiste à se reconfigurer. Ils ont donc fait le choix que leur imposait leur nécessité. Les membres d’une même communauté n’ont rien en commun à la base, car comme tous, ils sont nés vierges. Ils se sont seulement fait construire dans un climat similaire. Ils ont ensuite érigé leur « identité de circonstances » en « identité pure ». Ainsi leurs expériences communes passées les ont transformés en communautés de destin. Si bien que le choix communautaire et identitaire est aussi le fruit d’une hétéronomie, d’une règle venue de leur extérieur. Une norme qui tisse en eux des comportements d’une manière si fine, latente et inconsciente qu’ils croient en avoir élu les valeurs. Quand des groupes indépendantistes ou identitaires se fondent sur la base d’une culture dite « commune » et contre un régime venu d’ailleurs, ils ne font qu’obéir à un autre régime plus familier, qui s’est subtilement fossilisé en eux, sans leur désaccord. Ce que nous nommions précédemment « identité de circonstances ».

Nous choisissons d’épouser un être intérieur qui était là avant nous, mais ce n’était personne en réalité, c’était simplement le produit des autres. Et nous fusionnons avec lui pour éviter le néant.

Concluons qu’il y a peu de chance pour qu’une identité pure existe, ni même en petite proportion étincelante. Abandonnons cette idée d’une personnalité ex-nihilo qui ne serait pas le produit de contacts sociaux. Il n’y a qu’un agencement d’expériences qui nous submergent plus ou moins violemment, et nous finissons par le baptiser « identité », de manière chimérique. Car nous avons trop de difficultés à accepter de n’être que les produits du monde.

Mon corps aussi est le produit des interactions avec les autres et avec les choses. Tout y est inscrit, en palimpseste. Les blessures, les muscles, la graisse ou la maigreur, l’arthrose et le souffle court disent tous la même chose : « tu es passé par là, tu as rencontré telle personne, tu as pratiqué tel sport, tu es tombé à tel endroit, tu as abusé de telle substance, tu as exercé tel métier ». Si ce qu’il y a de plus naturel en moi -mon corps, est la conséquence logique des autres, je finis par me sentir comme une grande structure sociale encapsulée dans une carcasse humaine. Et j’ai perdu la trace du vrai « moi ».

Les communautés, les indépendantistes, les nostalgiques de leur terres, sont comme les groupes sociaux dominants ; des produits de leur climat. Simplement, le leur a résisté plus longtemps à l’acculturation. Mais en aucun cas, ils seraient trempés dans un acier un peu spécial, authentique et pur. Qu’ils soient religieux, ruraux, du « terroir », du sud, du nord, de la mer, d’une enclave, d’une île ou d’ailleurs, ils sont tous le résultat des interactions entre humains, et entre l’humain et son environnement.

L’uniformisation culturelle en cours, liée à ce que l’on appelle grossièrement la « mondialisation », est là pour lisser les aspérités culturelles qui dépassent encore ici et là dans nos populations. C’est à dire pour raboter les « identités de circonstance » particulières qui proviennent d’histoires plus ou moins « anormales » ou déviantes de la normalité. En somme, il s’agit d’éradiquer les communautés si elles aspirent à la reconnaissance de ce qu’elles croient illusoirement être des « particularismes », pour les plier dans le sens d’une norme dominante qu’on habillera d’universalité. Notons au passage que cette uniformisation des valeurs et des représentations n’empêche pas l’inégalité totale en terme d’économie ou de statut social. Mais il sera bien difficile de nommer cette peste de hiérarchie sociale rampante, car les termes de domination, d’exploitation, de conflit social, ne sont plus au goût du jour dans ce monde où tous les problèmes ne se formulent plus que dans la grammaire de la psychologie.

Logiquement, plus le lissage hétéronome des identités de circonstance divergentes fonctionne, plus on essaiera par ailleurs de revaloriser le mythe des « identités pures », de l’authenticité et de la psyché. Facebook est typiquement l’arme fatale pour un tel dessein. Un outil d’uniformisation massive qui pour mieux opérer permet à ceux qui croient encore à leur avatar identitaire pur, de déverser leur vie égotique en public, sous la forme d’un dernier acte désespéré avant l’effacement. Un acte indécemment a-politique. De la même manière, plus nous nous faisons lisser, plus on nous inventera des qualités ou des tares psychologiques, plus on nous bassinera avec le bien-être et le mal-être, le bonheur et le malheur.

A noter d’ailleurs que pour accéder à ce soi-disant bien être, il faudrait plus que jamais entrer dans la norme : manger équilibré et bio, faire du sport, ne pas abuser de la drogue, se réaliser au travail, voter, et tout ira bien. Donc cette sacro-sainte psychologie du bien-être et les normes qui vont avec, ne sont définitivement qu’un leurre, car manifestement, nous n’avons pas trouvé d’autre cure au mal-être que de faire rentrer les malheureux dans le rang.

Parce que j’aurais aimé échapper à la morale, celle qui punit et qui ne s’est jamais pensée. Celle qui va de soi, qui est trop évidente. J’aurais aimé ne pas subir jusque dans mon économie les simples questionnements que j’opposais à cette morale. Puis derrière mon écran, j’ai la sensation d’être branché sous perfusion à tout ce qui se produit, partout. A chaque fois que je l’allume, cet écran lui aussi, me fait la morale.

L’interconnexion de l’humanité par la cybernétique rend plus que jamais démontrable l’absence d’identité pure ou « propre ». Plus le temps passe, plus les expériences que nous vivons présentent des traits communs, car la cybernétique fabrique partout sur le globe des conditions matérielles et subjectives d’existence similaires. Nos « identités de circonstances » convergent, irrémédiablement, car nos terrains de construction sociale se nivellent. Encore une fois, cela n’empêche pas une forme de singularité, car l’expérience parfaitement identique n’existe pas.

Face à cet effort historique de nivellement de l’expérience humaine, les croyants en l’identité se figent et résistent, pour ne pas se faire avaler totalement par le courant.

Ainsi cette quête identitaire individuelle, se répand d’une manière sensiblement nouvelle. Nous ne savons pas (ou plus) vraiment exister politiquement. Tout nous pousse avant tout à exister psychologiquement, « identitairement », culturellement. Être en société ne semble pas (ou plus) relever de notre capacité à avoir prise sur cette société. Être, aujourd’hui, c’est avant tout donner signe de singularité, d’exception, de particularité, de spécialité. Cette tendance à la fabulation de soi va s’exacerber d’autant plus que le rabotage culturel s’est doté d’outils ultra performants, opérant à l’échelle globale.

Mes homologues me disent qu’il faut s’organiser collectivement, se syndiquer, prendre sa carte, pour rivaliser, résister, se défendre. Peut-être. Mais qu’ils laissent leurs drapeaux, leurs blasons, leurs représentants charismatiques et leurs étendards dans leur cave identitaire. Pourquoi dois-je passer pour un individualiste quand j’évite leurs bannières ? Puis pourquoi ai-je la sensation de ne rien avoir à défendre, mais plutôt d’avoir beaucoup à attaquer ?

C’est une erreur commune (et bien pratique) de dire que l’individu est plus individualiste aujourd’hui qu’hier. En réalité il a simplement moins de pouvoir sur le cours des choses qui l’entourent. « Avoir prise » pourrait signifier autant « avoir prise individuellement » que « collectivement ». L’individualisme, s’il existe vraiment, et cela reste à démontrer, n’est pas le problème. Il importe peu que nous soyons individualistes ou collectivistes, car au cœur de ces deux formes, existe au moins une stratégie qui vient impacter le monde. Ce qui nous manque avant tout, c’est du pouvoir d’impact, qu’il soit individuel ou collectif. Ce pouvoir (au sens de prise sur le monde) s’affaiblit au fil de notre fabuleux spectacle identitaire dans lequel nous nous perdons avec épuisement. Nous nous éparpillons dans des conflits grégaires et tribaux aux enjeux extrêmement pauvres, c’est à dire des enjeux d’identité. Nous participons à une course à l’exception, à l’excentricité, à la démarcation, à l’ostentation, les uns contre les autres. Or, si l’identité n’est rien en soi, si elle n’est que le fruit de circonstances, il n’y a pas de quoi en faire une quête, d’autant plus que cette quête sera elle aussi construite de et par l’extérieur. Il est désolant d’accorder la moindre attention à l’identité, à soi-même, à nous-mêmes. Pendant que nous fabulons notre exception autour de notre nombril individuel ou collectif, que nous nous investissons tout entiers dans des querelles narcissiques, le monde se construit sans nous, et il nous construit en retour comme jamais. Ainsi, s’ériger en communautés, en groupes, voir en nations, simplement sur la base d’une croyance en l’identité, est une grossière erreur.

Nous, individus, familles, territoires, nations, continents, hémisphères, nous nous croyons exceptionnels alors que nous sommes les produits normaux des uns et des autres.

Quand je dis que l’on se méprend souvent sur ce que l’on croit être et qu’on oublie trop facilement les déterminations qui se jouent de nous, on me répond que j’enfonce encore des portes ouvertes. Alors dans ce cas, pourquoi continuons à agir fièrement comme si nous étions les acteurs de quelque chose ? Puisque nous sommes avant tous des agents, des agis. Pourquoi alors, nous distancions-nous de la politique, de la république, sans penser à refabriquer de l’institution là où nous sommes ? Car il n’y a bien que par la force des institutions que les agents comme nous s’élèvent. Il faudra bien qu’un jour nous nous instituons, quitte à ce que cela prenne une forme surprenante.

Le principe de l’Etat-Nation était intéressant car il allait plus loin que l’identité. Sans être fanatiques de l’Etat en soi, l’idée d’Etat-Nation et d’Etat de droits devrait nous interpeller. L’Etat-Nation avait quelque chose de presque satisfaisant, en théorie. Car c’était une manière de transcender les identités locales ou nationales, religieuses ou culturelles, pour se concentrer sur les modalités d’exercice du pouvoir sur un territoire donné. Oublions les notions de territoire et de frontières. Ne nous attardons pas sur la langue nationale ou locale. Notre analyse vaut autant pour les pouvoirs locaux que nationaux, l’échelle pour l’instant n’a pas d’intérêt. Focalisons-nous sur ce que la nation organisée en Etat avait d’excitant : une capacité de jouer sur la construction du monde en train de se faire.

C’est à dire une conscience politique qui est capable de comprendre que nous sommes les produits de notre entourage, et que la seule manière d’exister, c’est de pouvoir jouer sur cet entourage. Nous ne serons toujours que des êtres pliés et pliables, inlassablement marqués par nos circonstances. Alors, jouons sur le monde qui immanquablement nous construira en retour. Soyons les joueurs du monde, et pas uniquement ses jouets. C’était là, la seule vertu de nos pouvoirs politiques disparus et abandonnés.

Dans cette vertu, nous ne faisons pas entrer la planification, la politique de régulation économique, l’armée, l’intervention sociale… qui ne sont que des modalités de contrôle des populations et de consolidation des hiérarchies sociales. En d’autres termes, de l’hétéronomie organisée, légale et légitime. Cette vertu politique là, pourrait éventuellement se résumer à la politique éducative. Mais nous l’avons définitivement abandonnée à partir du moment où l’école ne servait plus qu’à accroître l’employabilité des jeunes générations, avant tout définies par leur qualité de futurs travailleuses. Nous aurions pu imaginer une école qui forme à la compréhension des phénomènes sociaux qui nous construisent, c’est à dire une école qui autonomise. Une école qui configure une génération d’inconfigurables, ou d’auto-configurables. Non pas parce qu’ils seraient indépendants dans leur construction sociale, car c’est impossible, nous serons éternellement les fruits du reste. Mais auto-configurables parce qu’on leur donnera une mallette infinie d’outils pour trafiquer le monde qui va les écrire en retour. C’est à dire qu’on les doterait de clés pour jouer sur le processus d’individuation, de la construction du soi et du nous. Non pas une interface illusoire et narcissique. Mais au contraire, un pouvoir politique d’influence sur l’environnement et sur notre interaction avec lui. Un pouvoir d’expérimenter.

Parce que nous sommes las d’être démunis, nous aimons tout bricoler. Parce que nous n’avons aucune compétence et aucun savoir-faire, nos bricolages prennent des formes monstrueuses. Mais on s’y fait, on finit même par les trouver à notre goût, ces monstres. Expérimenter passe peut-être par la fabrication d’un environnement qui à priori nous paraît monstrueux, tellement nous sommes pétris d’esthétique dominante, de notre identité.

Fatalement, aujourd’hui, nous faisons exactement l’inverse. Nous errons dans des nations, des collectivités territoriales, des universités, des associations, des syndicats, des paroisses, sans politique et sans droit. Il ne reste plus que leur volet identitaire, c’est à dire leur version la plus pauvre, la plus mensongère aussi. La version a-politique.

Nos nations se sont rendues obsolètes, car il ne leur reste plus que leurs petites identités territoriales, éthiques, culturelles, langagières, religieuses… Elles se sont a-politisées et se reposent désormais sur les lauriers de leur identité de circonstance. Nos institutions sont désuètes, car du politique elles n’ont gardé qu’une piètre prétention au contrôle des populations et ont délaissé leur prise sur le monde. Puis elles se sont plongées dans la gestion des conflits identitaires, la régulation des communautarismes, le lissage des aspérités. Elles ne traitent que des dimensions les plus pauvres et les plus illusoires de la vie en société, c’est à dire l’identité. A la fois pour magnifier une vaniteuse identité nationale en fer de lance (alors que ce n’est qu’une identité de circonstances dominante), et à la fois pour écrêter les identités de circonstances déviantes. Du bas ouvrage.

De toute façon, l’organisation étatique n’est pas vraiment à regretter. Elle incarnait avant tout une stratégie centrale pour protéger l’ordre établi, lequel a été édifié en organisation sociale idéale à maintenir coûte que coûte pour le bonheur des dominants.

Ce qui est à regretter, c’est son abandon en tant que joueur principal du monde, c’est à dire l’abandon du Service Public.

Parce que tout le monde autour de moi se brise le front contre le mur de l’emploi et parce que j’ai fini par en avoir peur, aussi. Parce que je n’ai plus de pouvoir alors que pourtant j’abonde d’accessoires pour épancher mon identité.

Nous n’existons que politiquement. Il ne suffit pas de penser pour exister, il faut trafiquer le monde, qui en retour va nous trafiquer. C’est la seule manière de provoquer de l’existence. Sinon, nous ne sommes que produits et reproduits, quand bien même nous serions conscients et singuliers. Nous devons produire des expériences qui vont nous façonner.

Ainsi pourquoi ne pourrions-nous pas imaginer un Service Public qui serait, non pas une nouvelle forme identitaire qui chercherait toujours l’adhésion des concitoyens à ses valeurs, mais au contraire, qui serait une manière pour chacun d’expérimenter le bricolage du monde.

Le Service Public est devenu, selon les désirs du haut de l’ordre établi et avec notre consentement, une ramification complexe d’activités soumises à marchandage, produites par des sociétés en cours de privatisation, que l’on nommera Etat, Collectivités Territoriales, Etablissements Publics, Universités… Ces sociétés là, après leur mise sur le marché, s’étonnent ensuite des replis identitaires et du non respect des valeurs républicaines qui les fondent, alors que tous les jours elles liquident le seul pouvoir que nous avions sur le cours des choses ; le Service Public. D’ailleurs, ces nouveaux affairistes là, à défaut de pouvoir, se replient également sur leur pauvre identité nationale, régionale, départementale…

Le Service Public n’a pas d’échelle, ni locale, ni nationale, ni mondiale. Car il n’a ni frontière ni identité. Partout où il y a des gens, il pourrait y avoir un collectif qui trouve et expérimente des solutions politiques pour vivre et jouer sur les structures qui nous fabriquent. Sans que l’identité ne vienne parasiter le processus. Ce serait un Service Public sensible, expérimental, bordélique très certainement, mais vivant.

Parce que je vois dans le chômage, l’école et la retraite à vie, dans la puissance publique, dans la désertion du marché, dans l’effacement de soi, des sources infinies de productions, libertés et plaisirs. Mais le monde entier me pousse à les vivre et les envisager comme des échecs.

Le Service Public c’est quand l’humain se fait surprendre en train d’arranger le monde qui l’arrange.

Ainsi toute l’activité humaine est Service Public. Nous pourrions décréter la fin de la notion d’intérêt général qui écarte à la marge tous ceux qui marchent trop de travers et repousse les plus fragiles vers la violente jungle des marchés. Car nous pourrions tous, individus et collectifs, être reconnus d’intérêt général.

Ainsi, tout serait travail, y compris le « temps libre », et tout travail serait du Service Public.

Ce serait l’occasion d’en finir avec la brutalité des institutions scolaires, sociales et de santé qui sont aujourd’hui construites comme des machines à sélectionner, à normaliser et donc, en coulisse, par la porte de derrière, à exclure, à stigmatiser.

Ce Service Public serait sensible, car il ne s’occuperait plus d’identité, et les identités ne s’occuperaient plus de lui. Sensible, car ce ne serait pas un endroit où l’on irait. Il serait présent dans toutes nos activités, en tant que légitimité à agir. Il serait « Service » car servirait à autonomiser, à toutes les échelles, sur toutes les tâches ; de la production de nourriture à la production de concepts. Il serait « Public » parce que ce ne serait pas une structure, mais un levier sur les structures, sans territoire ni drapeau. Il se ferait donc joyeusement dépasser, déborder, sublimer.

Après avoir conquis tous les champs de l’activité humaine, il n’aurait plus qu’à s’effacer.

L’actuel Service Public agonisant s’effondre au fur et à mesure qu’il s’implante sur les marchés. Nous perdons là notre seule prise sur la conception de l’architecture humaine, et nous ne trouvons rien de mieux à faire que de nous agiter en communautés religieuses ou territoriales. Nous nous neutralisons en nous agglutinant dans de médiocres corporations identitaires.

Car la question est de savoir si nous allons laisser le cycle de la construction sociale continuer de fonctionner en boucle sans bouleversement, ou pas.

Nicolas Guerrier

3 commentaires

  • Nicolas 02/11/2016

    Bonjour Nicolas,

    Beau texte, j’ai pris beaucoup de plaisir à te lire, ça me fait penser aux interventions d’Étienne Chouard.
    Sûrement tu connais, il défend l’idée que la constitution est le premier outils de la démocratie, et le seul pour nous rendre nos libertés.
    Dans cette constitution doit être inscrit que les oligarques ne pourront l’écrire à nos dépends.
    Là sera le vrai bouleversement.
    Ils ne nous laisseront pas faire.

    Nicolas

    Je profite de ce commentaire, car je ne sais pas où faire ce changement sur votre site : merci de prendre en compte mon nouveau mail : nicolas.plaire@sfr.fr

    • Courant d'Arrachement 02/11/2016

      Salut à toi.
      Alors oui, Chouard c’est un sujet délicat.
      Disons que sa volonté de partir de l’énergie vitale des uns et des autres pour construire un rapport politique à notre quotidien, est plutôt séduisante.
      Mais déjà, la forme constitutionnelle m’interroge, et ses ateliers constituants aussi. Il me semble dommage, alors que tout le monde grouille d’impatience d’en finir avec ce régime, ce cynisme ambiant, et cette dépossession toujours plus poussée de notre prise sur le monde (et à chaque fois qu’on fait de la démocratie « participative » ou des « référendums », on s’enfonce encore un peu plus dans cette forme cynique de dépossession), il me semble donc dommage de commencer nos premiers pas, par une nouvelle constitution, une énième manière d’encapsuler l’énergie vitale, celle-là même qui a montré toute son ampleur au printemps dernier. Après je suis complètement d’accord avec l’idée que le peuple doive « s’écrire ». D’où autographie… Mais j’ai plus de réserve sur la constitution, du moins dans un premier temps, il y a tant à faire sous la croûte des institutions, de manière urgente, que je me demande pourquoi se presser autant à les restituer.
      L’article « Fin de programme » que tu peux trouver sur ce site était consacré à ce sujet, la présence permanente des programmes dans nos actions dites révolutionnaires, alors qu’on aurait tant à gagner de se défaire de ces oripeaux.
      Enfin, le personnage Chouard est quelque peu inquiétant, dans ses fréquentations, non? Soral et compagnie… même si après coup il a dit « regretter », leurs connivences ont duré un sacrée moment, et ses propos tolérants à l’égard de l’homophobie etc…
      Donc voilà, Chouard c’est un peu un point d’interrogation pour moi 🙂
      Mais je me trompe peut-être, j’ai pas non plus investigué la chose pleinement, je ne garde pas bonne mémoire de ce genre d’histoire politico-personnelles, donc je dis peut-être des conneries.

      Pour ton adresse email, tu parles du feed RSS?
      Je vais voir ce que je peux faire.

      n

      • Nicolas 02/11/2016

        Nicolas,

        Il n’était pas question pour moi de faire l’apologie de Chouard, l’idée qu’il véhicule étant plus importante que la personne.
        Nous pourrons en reparler, et parler aussi de la désinformation des médias sur cette personne, mais nous nous accorderons sur l’idée que se ne sont ni Chouard, ni Soral et consort qui sont dangereux pour notre avenir, mais bel et bien ceux qui sont à la tête des grands médias, des consortiums économiques et de l’oligarchie.
        Aussi, je suis d’accord avec toi, la ré-écriture de la constitution comme point de départ d’un nouveau monde parait suspecte, conformiste, voir gentille.
        L’idée de fond, celle qui m’intéresse chez Chouard, c’est de faire prendre partie tout le monde sans exception, c’est l’éducation et la conscience populaire, et je te l’accorde, une belle utopie….
        J’ai décidé d’arrêter de travailler, enfin, de manière salariale, de faire une pause.
        Je vais donc avoir plus de temps pour moi, mes lectures, réfléchir, et écrire dans vos colonnes.
        Bien à toi.

        PS : tu me parles du feed RSS, saches que pour moi, c’est du chinois.
        Ce que je voulais te dire, c’est que je recevais des mail d’autographie sur mon mail pro (nicolas.plaire@eveha.fr) et que je souhaites que plus rien ne soit envoyé sur ce mail, car comme dit plus haut, je me tire de mon emploi d’ici la fin de l’année. Merci.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *