Read Comments

Réponse à la [VRAIE] critique d’autographie.org

« Vos écrits me parlent mais je m’interroge sur leurs sens. Ces traces laissées, ces témoignages ; à cause de quoi et pour quoi faire? Est ce pour faire exister des idées, laisser un témoignage, lancer l’alerte, sonner le ralliement.

Est ce un constat d’impuissance dans une monde trop pressurisant où l’action consiste a mettre en lumière des frontières facile à atteindre. Tellement atteignables, de là où nous parlons.

Le monde est en guerre, sans espoir de vie meilleure pour chacun. Sauf, encore pour quelques temps, dans des enclaves bourgeoises comme la notre. Nous vivons au pays des hyper favorisés et des pires esclavagistes.

Aussi je ne peux m’empêcher de voir dans nos actions, et pour ce coup ci la votre, une mise en lumière égo-centrée de petits bourgeois jouant à la guerre avec des pistolets à bouchon au milieu d’un incendie. Le pire est qu’ils pensent en réchapper.

Peut être que ma remarque est davantage issue de mes obsessions que de votre démarche. Quoi qu’il en soit, nous sommes tous condamnés, tous acteurs de notre soumission. L’ennemi est à l’intérieur et nous sommes tellement occupés à guerroyer avec nous mêmes, à légitimer nos actes d’impuissance, que nos histoires suivent un cours tracé par avance.

En ce moment, à part la dignité et la modestie je ne trouve guère d’issues. Mais je cherche. »
Pascal

« Ces traces laissées, ces témoignages ; à cause de quoi et pour quoi faire? »

« A cause de quoi ? … »

…d’une intuition, d’une sensation de perte de sens.

Le monde tel qu’il existe, avec ses espaces d’expressions, n’est plus en mesure de produire du sens. Il produit du bruit, du buzz, de l’agitation, du malheur et du bonheur dans la même seconde, de l’immédiateté, de la sensation, du spectacle jetable, de l’information oubliable. C’est un monde où la diffusion est totale, où la réception est impossible. Il ne reste plus que des affects hagards, les yeux grands ouverts, le regard sautant d’une attraction à l’autre, bouleversés mécaniquement, sans chronologie, sans référence, sans repère, dans le vide. Des affects en proie à tous les courants, tous les vents, toutes les maladies médiatiques. La diffusion totale signifie que tout est diffusion, tous nous sommes sous la perfusion d’un flux d’informations que nous relayons. Donc tout le monde est diffuseur, tout le monde est diffusé, tout est diffus. Il n’y a pas de réception possible car il n’y a pas de distance vis à vis de l’objet informationnel qui circule. Pas de mémoire de l’objet précédent, pas de relation (aussi pauvre soit-elle) de causalité passé-présent, pas de mise en relation des événements, pas de timeline, pas ou peu d’histoire.

Nos difficultés de perception du monde, de ses faits, de ses mouvements, de ses enjeux, nous plongent dans une histoire sans fin, sans lien, peut-être même dans la fin de l’Histoire. Jamais on aurait imaginé que la relativité puisse prendre une telle tournure. C’est à dire une relativité de perception du temps si déstructurée et chaotique qu’elle surpasse la simple dilatation de l’histoire dans les romans d’Orwell. Par ailleurs tu dis que l’on est en guerre. Je crois que nous sommes après la guerre. Le 11 septembre a marqué la fin de la Guerre comme dirait Baudrillard. Car le réel est devenu total. Il n’y a plus de possibilité de le traiter, de le médiatiser, de le comprendre, de le détendre, de l’étirer, de le contextualiser. L’information que l’on a sur le réel relève du flash-info instantané. On ne développe plus les pellicules du film des avions qui se crashent dans les tours, car on diffuse en temps réel, dans le monde entier, l’avion en train de percuter la tour, pendant que les travailleurs se suicident du 110ème étage. Les individus ne reçoivent pas l’information, ils en sont traversés dans leur affect synchronisé « en temps réel » (comme dirait Paul Virilio) par le Live, partout dans le monde. Il n’y a plus de distance, ni géographique, ni mentale. (D’ailleurs, avant autographie, ce site avait vocation à s’appeler « distance media ». C’était il y a deux ans.) Le réel est total car il a colonisé le monde de l’information. C’est ainsi que depuis l’ère digitale, l’information tend à son propre anéantissement, car elle se dégrade au fil de sa retransmission, ne parvenant qu’à retranscrire le réel, en une copie conforme inqualifiable. Il n’y a plus de film, plus de bande, il n’y a que du code 0-1 qui retranscrit la réalité brute en une copie parfaite. C’est « Le crime parfait » pour reprendre l’expression de Baudrillard. La distance entre nous et l’objet médiatique se réduit chaque jour, car nous devenons nous-mêmes le média.

Si l’information n’est plus traitée, ou développée comme une pellicule, il n’y a plus de prise pour comprendre, assimiler, digérer, et enfin critiquer la production médiatique. Une société de l’hyper-média, ou du média total, n’est pas une société « contrôlée » par les médias. C’était si pratique pour les anarchistes de pouvoir critiquer le pouvoir des lobbies sur les médias. Aujourd’hui, les anars se retrouvent bec rouge et noir dans l’eau. Le média total signifie que tout et tout le monde est devenu un outil de médiation de l’information, qui elle même est une copie conforme du réel. Donc contrairement à ce que l’on croit trop souvent, le fictif n’est pas venu remplacer le réel. La vie n’est pas devenue une fiction. C’est tout l’inverse, le réel a tout remplacé, dont la fiction. Celle-ci était une occasion précieuse pour distancier et questionner le réel, mais elle n’a plus lieu d’être. S’il n’y a plus de distance, il n’y a plus de question, il n’y a plus de puissance dans les lobbies médiatiques, il n’y a plus que des interfaces surpeuplées. La place de l’idée politique s’est effondrée (car l’individu est un outil de diffusion avant tout) il n’y a plus de grande Guerre donc (pourtant il y a bien des morts). Nous pourrions dire comme les néo-situationnistes qu’il ne reste plus qu’un grand spectacle généralisé. Mais le spectacle relève encore de la mise en scène et donc du fictif. Il faut être plus « humble » à ce sujet, pour reprendre tes termes. Ce qu’il reste avant tout, est un réel accessible instantanément, un réel pâle et fade. Un réel à ce point similaire qu’il est aussi tangible depuis notre fenêtre que depuis notre écran. Un réel si envahissant qu’il rend la fiction dispensable.

Cette intuition se confirme quand Vincent De Gaulejac, Yves Clot, Dominique Meda, Danièle Linhart and co, interrogent les travailleurs sur leur mal-être au travail. Tous répondent dans un premier temps qu’ils ne perçoivent plus le sens de ce qu’ils font.

Dans un deuxième temps, ils disent qu’ils ont investi tout leur être au travail, et que l’échec dans l’atteinte des objectifs imposés par leur management « participatif » et ultra libéral, devient l’échec de leur être tout entier.

Car c’est mon deuxième point, là où je rejoins en partie le texte « Parler de soi ; le contre-sens des larmes ». Nous vivons une époque où d’un côté, comme je viens de l’expliquer, tout est diffusion, l’individu n’est plus qu’une machine-relais à sensations, à information-réelle totale. Pour triturer la théorie de ce texte dans un sens qui n’est peut être pas le sien mais qui me convient, nous ne pleurons pas nos propres larmes, nous pleurons les larmes d’un autre, celle d’un monde qui nous habite si profondément que nous en incarnons son expression sentimentale collective. Autrement dit, c’est ce que Virilio appelle la synchronisation des affects ou ce que Stiegler nomme la généralisation de la bêtise. D’un autre côté, l’individu érigé en sujet tout puissant, laisse à croire qu’il est roi, que tout lui serait dû, qu’il aurait tout pouvoir sur lui-même et sur les autres. Générer cette sensation illusoire d’un pouvoir sur tout et tout le monde est la seule manière envisageable pour transformer l’humain avec son consentement en machine-relais, le synchroniser sur l’affect planétaire ambiant. L’illusion de son royaume égotique sert à accepter sa réalité impuissante et uniformisée, sans craquer, sans se révolter, sans se suicider au nom de la liberté de conscience, ou de la singularité de l’être. On lui donne cette impression d’être singulier et conscient, d’avoir un pouvoir de transformation, notamment en tant qu’acteur de la diffusion. Mais dans une société de la diffusion totale, le pouvoir de diffuser est aussi faible, insignifiant (et indispensable) que le pouvoir de respirer. Chez l’individu, ce postulat de toute puissance contraste avec l’impuissance de son quotidien.

Les gens se suicident au travail, par manque de sens dans leurs fonctions, et par manque de reconnaissance de leur égo que l’on a érigé par ailleurs en avatar du monde moderne 2.0. Voilà la tournure que prend, à mes yeux, notre société esclavagiste, pour reprendre tes mots. Là juste devant nous. De Tellis à la Mairie de Tulle, du facebook d’un skater du coin en passant par la Yourte d’un village agro-écologique, de Super U Seilhac au magasin général de Tarnac. Nous souffrons d’avoir tous été satellisés en héros puissants d’une époque où le pouvoir n’existe plus. Nous mourrons par immobilisme, à ne pas trouver le minimum de sens indispensable pour mettre un pied devant l’autre.

« Pourquoi faire ? »

Justement pour fabriquer une information distanciée du réel. Proposer une connaissance subjective, trafiquée, bricolée, modelée, travaillée. Pour, de manière analogue, créer ce qui se joue le temps du développement d’une pellicule photo. Ce traitement que l’on impose au réel capturé en négatif sur le film, et qui donnera une photographie qui jamais ne pourra se confondre avec la réalité. Ce serait une fiction explicite, au sens d’une réalité manifestement travaillée, mais qui nous en apprendra plus sur le réel que toutes les froides copies conformes. Et ce processus de traitement du réel, de développement du film, autrement dit, d’analyse du monde dans lequel on vit, nous le rendons disponible sur autographie.org en explicitant d’où l’on vient, d’où viennent nos choix, d’où l’on parle. On rend mesurable notre subjectivité, on l’officialise, pour mieux comprendre d’où viennent nos analyses sur le monde, comment elles se fabriquent. Nous ne parlons pas de nous-mêmes, nous parlons du monde à travers ce que l’on vit, et cette subjectivité originelle est travaillée avec acharnement pour constituer un récit objectivant nos conditions de vie.

Pour faire sens, donc.

Le sens est devenu un bien rare, quelque chose qui nous paraît plus que précieux. S’écrire c’est débrancher le flux d’information égotique et hyper-réelle qui nous habite pour se mettre en perspective dans un collectif, une globalité, un sens commun. Et percevoir du sens c’est avoir prise sur le monde.

« Est ce pour faire exister des idées, laisser un témoignage, lancer l’alerte, sonner le ralliement? »

Dans notre histoire contemporaine, l’alerte écologique a été lancée dans les années 70, l’alerte anti-néolibérale dans les années 80, l’alerte numérique dans les années 90. Or, le fait social affectif total, la crise cognitive, l’information totale, la catastrophe écologique globale et la fin de la politique économique sont arrivés, malgré les alertes, dans les années 2000.

Le temps des alertes me semble révolu, car justement l’histoire semble embrouillée dans sa propre timeline. Nous vivons dans un océan d’informations, qui noie le cerveau comme l’eau les poumons. Les pensées sont bringuebalées au gré de la houle et des courants, elles flottent dans une errance violente dont les mouvements ne sont dictés par personne, hormis la houle affective mondialisée. Cette dérive aléatoire de l’esprit n’obéit à aucune chronologie, aucun sens. Si nous voulons éviter d’être cyniques, et si notre nihilisme n’a pas détruit tous nos repères, alors, nous devons proposer une autre histoire que cette histoire déjà finie, qui ne cesse de mourir dans les vagues affectives qu’elle a générées suite à son propre BigBang. Nous nous devons de produire une contre-histoire contemporaine.

Non pas pour relancer la vieille histoire chronologique, comme les droits de l’hommiste le disent en voulant « réactiver l’histoire ». Nous ne savons pas encore de quoi sera fait cette contre-histoire, on sait juste d’où elle vient.

« sonner le ralliement? »

Pourquoi pas. Seulement on ne sait pas bien à quoi se rallier, et je crois que l’on préfère ne pas le pas le savoir. Plutôt qu’un but, qu’un projet, ou qu’une méthodologie, nous proposons une démarche. Un point de départ. S’écrire individuellement et collectivement, en fabriquant une contre-histoire qui fait sens et ainsi avoir prise sur le cours des choses, le cours de quelques unes des choses. De manière très « modeste », voir même désabusée. Mais c’est le seul recours qui personnellement m’excite un peu, là, maintenant.

Peut-être pourrait-on espérer qu’il reste quelques particules communes dans nos communautés particulières, à-mêmes de construire du sens commun, au milieu du néant. Ces briques, ces témoignages, que l’on poserait parmi les ruines du néant, ne vont pas reconstruire un soi-disant monde politique idyllique que l’on aurait perdu. Nous avons bien trop de mal à réactiver les logiciels politiques anciens. Ce travail que nous menons n’est pas non plus là pour refabriquer une chronologie là où l’histoire semble se figer. Elles sont là, ces briques, ces traces, fragiles, friables, fluides même, parce qu’elles sont les seules réponses que l’on ait trouvées au beau milieu de la désertion généralisée du commun. Elles sont ce qu’il nous reste face à la perte de sens, face à l’ennui, face à l’affect total, face à la lucidité et au désespoir dans lesquels il nous est donné de vivre. Mais pour être clair, elles ne sont que le produit d’une démarche, elles n’ont pas la prétention d’être des solutions à des problèmes. Elles ne sont que des réponses à des situations. C’est à dire à la fois une défense face à la suppression du pouvoir et à la perte de sens, et à la fois une proposition d’existence qui nous excite plus que le travail employé ou le suicide. Nous ne savons pas écrire de manuels révolutionnaires, et nous nous méfions de quiconque en aurait la prétention.

Le fait qu’il n’y ait plus d’histoire ni de pouvoir, ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de domination. Faisons une différence entre le pouvoir et la domination, dans le sens où plus personne, y compris les dominants, n’ont de pouvoir politique sur le cours économique, écologique, social, de notre monde. Cette impuissance politique généralisée laisse ramper sous son voile une piètre domination de l’homme par l’homme. Ecrire une contre-histoire, c’est opposer une autre version de l’histoire à celle des dominants, qui possèdent, non pas le pouvoir politique, mais la capacité d’écrire à notre place ce que nous sommes et les chemins que nous devons suivre. La contre-histoire c’est donc celle qui est écrite par les acteurs dominés de notre époque. L’histoire de ceux qui sont habituellement écrits par les autres. Et qui avec autographie, ont désormais un espace pour « s’écrire eux-mêmes ».

Enfin, contre-histoire ne signifie pas uniquement « opposition à l’histoire ». Mais davantage qui se situe « tout contre l’histoire »,  »aux côté de l’histoire » (nous reprenons ici la terminologie d’Hugues Bazin qui parle de contre-espace). C’est à dire cette histoire invisible qui se déroule à la lisière de l’histoire dominante actuelle, tournée en hyper-réalité médiatique pour mieux noyer nos « temps de cerveaux disponibles ». Nous nous penchons donc sur ces histoires qui fourmillent dans les interstices de l’information dominante. Nous sommes envahis par des faits divers embarrassants d’insignifiance, or, tout prés, tout du long, dans les failles et les fissures, se déroule une contre-histoire excitante qui n’a pas de crayon ni de feuille pour s’écrire.

Effectivement, il s’agit de laisser « des traces et des témoignages », mais pas dans une logique mortifère d’archiviste. Plutôt dans une logique d’excitation de la vie quotidienne qui prend sens et vient apaiser par l’écriture de soi et du collectif cet océan d’informations qui nous déboulonne. Puis nous sommes aussi dans une logique de consolidation collective de nos parcours que les dominants jugerons « déviants ». Ce n’est pas de la résistance, c’est de l’institution. Nous nous instituons pour que l’océan frénétique de l’information et les institutions dominantes (pourtant sans pouvoir politique) aient le moins de prise possible sur nous.

Nous sommes certainement en train de créer une institution. Ce n’est pas très glorieux.

« Le monde est en guerre, sans espoir de vie meilleure pour chacun. Sauf, encore pour quelques temps, dans des enclaves bourgeoises comme la notre. Nous vivons au pays des hyper favorisés et des pires esclavagistes. »

« Le monde est en guerre… »

Sans être cynique, je reviens rapidement sur l’idée plus haut que la Guerre ne peut plus avoir lieu car il n’y a plus de lieu d’affrontement perceptible. Ces lieux et ces affrontements existent, car les dominations persistent, mais ils ne peuvent être perçus, car ne peuvent exister médiatiquement, du fait de l’impossibilité de traiter l’information autrement que par sa réalisation totale, sa copie parfaite. On ne peut plus traiter de la guerre, tout comme on ne peut plus traiter des idées politiques, car le traitement n’a plus lieu d’être, on prend la totalité du réel et on l’appose sur un écran. Fin de la discussion, fin de l’Histoire, diffusion totale, absence totale de sens.

Ainsi je crois bien que La Guerre est impossible. La Guerre de peuples contre peuples du moins. Je ne dis pas que l’homme ne donnera plus la mort à son prochain. Bien sûr que non. Je crois plutôt que la perte totale de notre prise sur le monde (l’absence de pouvoir politique), nous pousse chaque jour davantage à accepter nos destins sociaux, économiques et écologiques. En tout cas dans nos enclaves bourgeoises comme tu dis. Le recours à La Guerre, c’est à dire celle de masses conscientes qui s’affrontent à mort pour la défense de leurs intérêts, est un recours obsolète. Il y a déjà des morts, il y en aura encore, mais ce n’est pas de La Guerre, de La Grande Guerre.

Ensuite, nous avons tellement glorifié l’identité, et nous avons supprimé si radicalement les pouvoirs collectifs (notamment ceux émanant d’une conscience de classe, laquelle a été éradiquée avec le consentement du peuple), que nous avons remplacé, au mieux, le commun par des communautés identitaires. Au pire par des êtres désaffiliés, atomisés, en dérive. Or la Grande Guerre a besoin de communs forts et antagonistes pour éclater.

Dans le cours de l’histoire -quand il existait encore, nous avons atrocement oppressé des communautés. Depuis que l’Histoire semble toucher à sa fin, rien de l’oppression ne s’est arrêté, au contraire, celle-ci s’est normalisée et continue à se propager par inertie malgré la fin des temps. Oui aujourd’hui, irrémédiablement, nous allons de manière détestable nous transformer en communauté blanche, nationale, raciste, culturellement chrétienne, réinstaurant le droit du sang, contre les communautés précédemment oppressées qui s’élèvent déjà. Ces communautés ne vont pas entrer en grande Guerre, car encore une fois, si La Guerre et ses enjeux ne sont pas perceptibles, elle ne pourra jamais monter les masses les unes contre les autres. Ces communautés ne sont pas des peuples, des nations ou des civilisations, ce sont des petits agglomérats engagés dans une quête identitaire. Ils utilisent actuellement leurs dernières munitions pour faire sens (le seul qu’il reste après le meurtre des communs, c’est à dire soi), avant l’atomisation totale du lien social.

Ces agglomérats identitaires se livrent à des guerres sales, au sens extrêmement appauvri.

S’il reste une guerre, ce sera des guerres, elles seront aussi cruelles qu’anecdotiques, aussi mortelles qu’occultées, aussi destructrices que mesquines, autant génocidaires qu’enfantines.

Nous sommes les enfants d’une guerre occultée, nous ne seront jamais sauvés par Amnestie Internationale ou l’Unicef, justement parce que l’occultation empêchera la connaissance des guerres. La fin des grandes causes a sonné, le glas des grands peuples aussi. Il y aura certainement autant de guerres qu’il y a d’individus ou de communautés et aucune organisation internationale ne saura les apaiser toutes. Ni les comprendre, ni même les connaître.

C’est exactement ce qu’il se passe dans le monde du travail ; l’impossibilité de nommer des bourreaux ou des opprimés, l’incapacité de décrire la domination, qui pourtant existe plus que jamais sous le couvert opaque des formes de management dites libres et participatives.

Cette occultation là se rapproche aussi de ce moment trouble de l’histoire où les communautés blanches nationales plus ou moins chrétiennes s’érigent contre des communautés autrement religieuses. Derrière le voile de leur affrontement médiocre, et l’apparence d’une Grande Guerre, se jouent de réelles dominations innommables et invisibles, hautement symboliques, à l’intérieur de chacun des deux camps, sans qu’elles ne puissent jaillir à travers la couche d’occultation dense. Des pauvres si démunis et en souffrance qu’ils s’en prennent à d’autres pauvres, faute de pouvoir comprendre les grands faits sociaux qui les animent.

Nous devons espérer que soit épargné un espace, quelque part, pour faire sens, pour écrire, pour laisser une trace, pour décrire la complexité et les enjeux masqués. Sinon les gagnants vont encore parler au nom des minorités.

Voilà pourquoi, en dernier recours contre l’occultation des guerres tordues qui nous frappent, et des dominations qui nous écrivent, nous avons monté autographie.

Ce site est là pour parler de ce que les vieux logiciels politiques (Marxistes, Ecologistes, Proudhonistes, Situationistes, Décroissants, Libertaires, Libéraux…) ne savent plus analyser, de ce que les médias ne réussissent pas à totaliser dans leur hyper-réalité, de ce que les dominants modernes font taire.

Par le terme « enclaves bourgeoises », tu suggères certainement que nous nous inventons des guerres factices et sans enjeu, alors qu’en Afrique, en Amérique du Sud, en Chine, au moyen Moyen Orient ou dans les pays de l’Est européen, il existerait de grandes Guerres, que nous organisons en majeure partie afin que nos petites vies bourgeoises sur-consommatrices puissent continuer d’exister en paix.

Déjà, je crois que ces grandes Guerres, relèvent des mêmes guerres aussi cruelles qu’anecdotiques, ces guerres occultes, que celles décrites plus haut. J’ai envie de les appeler les guerres-oxymores, car leur violence terrible n’a d’égale que leur parfaite dissimulation.

Maintenant, je crois que c’est sur ce terrain que tu veux nous amener ; sur la violence de la guerre des autres ailleurs, et de notre confort ostentatoire ici. Nous avec « nos pistolets à bouchon » et les autres avec des vrais armes et des vrais morts. Mais en quoi ces guerres qui se payent au prix de famines, de génocides, d’esclavagisme maintenu par la force armée, seraient des causes prioritaires à ce que l’on vit ici ?

Et si la puissance de la guerre ne se mesurait pas à la quantité de sang qui coule, mais au sens symbolique de l’affrontement ?

Je sais qu’en disant ça je dois renforcer la sensation que nos guerres ne dépassent pas les micro-querelles bourgeoises sur de la sémantique. Nous devons donner l’impression que pendant que les bombes pleuvent, nous répondons avec une poésie mal inspirée. Il serait si simple de répondre aux obus par la kalachnikov. Mais comme les bombes ont changé de nature, notre réponse doit changer aussi. Il faut considérer la domination objective que nous subissons, nous emparer de notre capacité à nommer ces nouvelles bombes que prenons sur la gueule. Enfin, bien envisager que ces dominations innommables au sein du monde occidental que tu appelles « bourgeois », sont intimement liées au quotidien mortel, armé, prostitué, assoiffé, mourant de faim et de sida, du reste du monde.

Nous n’aurions pas le droit de dénoncer les dominations ici et maintenant parce que nous n’avons pas intenté à nos vies en participant à la bataille de Maïdan en Ukraine ou en se prenant une grenade dans une ZAD ? Là où nous sommes, nous avons juste plus de prozac et de minima sociaux pour supporter l’exploitation. Malgré cela, les gens se suicident quand même, à leur bureau, sur leur chaîne de production, dans leurs fermes. Ces morts là, sont les victimes de notre petite guerre occidentale qui rampe dans l’organisation du travail. Et les rescapés, ceux qui ne sont pas encore passés à l’acte, ne sont pas tirés d’affaire pour autant. Car ces petites guerres sont sans fin, il n’y a toujours pas eu d’armistice entre le capitalisme libéral et nous.

Le sang coule ici aussi. Les anti-dépresseurs ne peuvent pas tout. Ils auraient même plutôt tendance à inhiber les insurrections. Et à la fin, dans cette marre informationnelle mêlée de prozac, on se laisse même déposséder des mots pour penser nos situations de dominés, de minorités, d’exploités…

C’est aussi pour cela qu’il n’y a plus de grande Guerre, il n’y a que des désertions.

Mais peut-être pourrions nous trouver une belle énergie dans cette désertion. Si nous sommes encore capables d’en faire quelque chose.

« Je ne peux m’empêcher de voir dans nos actions, et pour ce coup ci la votre, une mise en lumière égo-centrée de petits bourgeois jouant à la guerre avec des pistolets à bouchon au milieu d’un incendie. Le pire est qu’ils pensent en réchapper. »

Si c’est le sens de l’affrontement qui compte, dans ce cas remettons les choses dans leur contexte.

Notre famille nous construit un foyer protecteur pour que notre être se construise dans la douceur, alors qu’en réalité, nous absorbons tout de la société dans ce foyer familial qui inconsciemment nous plie dans le sens social dominant. Notre école, pensée pour nous émanciper et nous amener à une forme de maturité citoyenne, nous apprend avant tout à devenir employables et adaptables au monde de l’entreprise. L’entreprise elle, et j’inclue là nos petites associations culturelles bienfaitrices et sympas, génère tellement de stress et de mal-être dans le travail que les gens s’y suicident. Le matériel que l’on nous vend comme indispensable et sans lequel notre lien social serait défaillant, est fondé sur l’obsolescence programmée et sur des technologies conçues pour être inaccessibles. Ce qui fait de notre lien social un bien lui aussi programmé pour être obsolète. Nos médias, au delà de leur aspect totalitaire décrit plus haut ; ressassent le même catéchisme politique, celui qui ne se mouille pas, qui relaie les « contingences » de la sphère politique, pour reprendre ton article dans le journal « La Trousse Corrézienne ». Mais si les médias sont si pauvres, c’est justement par ce qu’ils ont décidé de n’être qu’une pâle et pure copie du réel, sans point de vue. Les technologies R, c’est à dire relationnelles, sont devenues un outil d’étalage égocentrique sur les « réseaux sociaux », qui n’ont rien de social puisqu’ils désaffilient. Ce fait social là correspond au grand mouvement identitaire et communautariste qui inonde notre monde, dans le plus grand mépris du Commun (le service public, le lien social, l’intérêt commun à agir, la conscience de classe, le syndicat, l’association, le collectif de travail, etc, sachant que ces instances là étaient déjà parties de travers à l’époque du productivisme industriel). Je n’ai pas besoin d’aller plus loin, ce contexte insupportable est bien connu.

Construire un chemin décalé de l’ordre établi, ne pas être habité uniquement de représentations sociales, pouvoir s’écrire sans que l’on viennent nous affilier à l’égotrip ambiant, c’est quoi alors, si ce n’est pas une guerre occultée ?

Doit-on abandonner cette bataille sous prétexte que nous vivons dans un confort tout relatif ? Doit-on se flageller et accepter la domination que nous vivons sous prétexte que celle que nous imposons à l’Afrique est bien plus grave ?

Je vais peut-être te choquer, mais je mets sur un plan similaire la domination du Nord sur le Sud et la domination interne au Nord. Si on y regarde de près, elles trouvent leur source dans la propriété privée du territoire ou des moyens de production, dans le prima de l’enrichissement sur la vie, dans les croisades religieuse qui ne sont généralement que la face visible d’une conquête capitaliste occulte. Ainsi les luttes pourraient converger. Mon sang coule moins que celui d’un Africain mais l’enjeu de notre guerre n’est pas moins valable.

Peut-être souhaites tu aller sur le terrain de l’écologie, plus que celui de la domination Nord-Sud.

Doit-on mettre aux oubliettes notre capacité à produire et à écrire notre propre histoire, sous prétexte qu’il est plus urgent d’éteindre l’incendie écologique ?

L’arrachement personnel et collectif aux représentations qui nous collent à la peau n’est pas moins fondamental que les tomates cerises que je fais pousser sous ma fenêtre.

Pour ne plus « jouer avec des pistolets à bouchons » devrions nous incarner davantage la grande Transition ? Est-ce cela que tu suggères ? Autrement dit, s’agit-il de mettre plus radicalement en place des solutions individuelles et collectives d’habitation, d’économie, de production agricole, de relation sociale ? Oui sûrement, nous devrions tendre vers cela. Mais il nous semble si évident que cette Transition incarnée va voler en éclat au contact du monde médiatique total, de cette réalité augmentée dans laquelle nous nous rehaussons l’égo. La Transition ne sait pas et ne saura jamais faire sens dans un océan nihiliste si diffus.

La Transition va s’annihiler dans le mur de l’écriture dominante et de son histoire. Car elle est pensée dans un espace qui n’est pas le sien.

Il faut donc créer de nouveaux espaces de représentations qui nous conviennent. Représentation au sens de « manières de se figurer ». L’océan médiatique est plus gros que nous car en transformant chaque atome individuel en producteur, en relais et en diffuseur d’information, il a pris une dimension sociale et globale si transcendante que même l’Internationale Communiste n’aurait pas oser rêver d’une pareille union au sujet de la conscience de classe. Ne nous noyons pas dans cet océan là. Construisons notre propre biosphère cognitive.

Nous devons donc développer et publier nos propres référentiels. Bien évidemment, nous sommes pétris de représentations sociales qui nous viennent d’ailleurs. Nous sommes les proies à des systèmes exogènes qui nous pensent à notre place, et nous en intériorisons les codes, c’est aussi ça l’esclavagisme. Quand nous sommes dépossédés des moyens de penser notre condition d’esclave.

Autographie.org est un effort pour se déshabiller de ces représentations. Je dis bien un effort, car c’est quasi mission impossible de se penser sans faire référence à des paradigmes venus d’ailleurs. Mais cet effort prend avant tout la forme d’un armement, c’est à dire d’un outillage conceptuel. Nous empruntons des outils partout où ils sont disponibles, à partir du moment où ils servent notre démarche d’autonomisation.

Nous ne sommes pas autonomes au sens des indépendantistes vis à vis des institutions qui ont construit leur autarcie communautaire. Si nous étions quelque chose, nous serions plutôt « autonomisants ». Par exemple je ne sais pas choisir entre élever mes propres tomates et les voler dans le supermarché. Ni entre vivre radicalement des fruits de mon travail agricole, ou percevoir un salaire classique pour acheter ces fruits aux agriculteurs. La question n’est pas là. Nous ne pouvons nous parer de cet exotisme de la radicalité, car nous évoluons dans les fissures du monde, nous sommes tout autant en contact avec la Terre qu’avec le Conseil Général, avec notre vélo qu’avec l’industrie, avec la recherche qu’avec l’action. Nous ne sommes pas du tout indépendants, nous sommes mêmes attachés à l’interdépendance. Les fissures, les craquelures, les interstices, les interfaces, en friction, au contact, fondent donc nos positions en permanence inconfortables mais qu’on ne peut plus vraiment quitter. Ce n’est pas une stratégie pour transformer le système. Ce n’est pas une voie ou une morale. C’est une réponse à une situation. C’est de là qu’on part. Sans trop savoir où ça mène.

De la même façon nous utilisons des concepts issus des sciences sociales, même si celles-ci sont aussi mises à profit par des cabinets d’études pour penser notre architecture, la publicité ou le marketing. Eux se serviront des concepts sociologiques (entre autres) comme un outil de domination et de construction du monde à notre place. Nous nous en servirons, s’ils nous conviennent, dans une logique d’autonomisation, pour construire nos propres cadres de référence.

Nous trafiquons des voitures comme les concepts et les représentations sociales. C’est la même démarche. Nous faisons avec les outils qui sont là autour de nous.

Oui les voitures c’est dégueulasse, ça pollue et ça rend idiot. C’est un instrument d’esclavagisme terrible, pour ceux qui extraient les matières premières, ceux qui les fabriquent, ceux qui les vendent, ceux qui les réparent et ceux qui les achètent. Oui l’automobile, tout comme la bouffe, l’eau, le pétrole et le sable, est à l’épicentre d’une guerre coloniale capitaliste occultée. Oui, ce monde industriel en train de mourir nous tuera sûrement avec lui en pourrissant la biosphère. Face à ce fléau, la morale indépendantiste nous demanderait de rouler à vélo, de marcher, de ralentir, de faire du cheval et de la charrette. Ce que nous faisons parfois, en partie. Mais plutôt que d’être pointilleux sur le terrain de l’éthique et de la morale, nous préférons comprendre les mécanismes qui nous habitent et nous meuvent. Plutôt que de mettre la voiture à la casse et prendre un âne à la place, nous préférons ouvrir les culasses et voir ce qu’il se passe entre les cames. Ce qui ne nous empêchera pas de prendre un âne, aussi.

Il faut dire qu’au sujet de la morale, nous ne sommes plus sûrs de rien.

Le péril écologique et la domination de l’homme par l’homme sont le fruit de nos représentations, de nos modes de pensée contrôlés par des mécanismes que toutes les institutions que l’on a rencontrées (famille, travail, république, partis, syndicats, médias…) ont fabriqué en nous. La grande catastrophe, à laquelle nous ne pourrions pas réchapper, est celle de l’histoire dominante. Oui, c’est celle des dominants eux-mêmes en tant que personnes et que groupes industriels, lobbies, politiques, financiers, et aussi consommateurs, bourgeois, travailleurs etc. Mais cette catastrophe est avant tout celle de leur version de l’histoire, de leur Ecriture, plus que de leurs personnes. Car nous ne sommes pas seulement les victimes de leurs entités individuelles ou sociales, de leurs actions, nous sommes accablés par leurs codes, leurs systèmes de pensée, leur capacité de nous écrire à notre place. C’est donc aussi une guerre symbolique qu’il faut mener, une guerre de signification et de représentations. Un arrachement. Ainsi, dans une logique d’autonomisation, nous souhaitons écrire une contre-histoire, pour se défaire autant que possible des modes de pensée exogènes. Mais encore une fois, c’est un effort, une tension, car comme nous utilisons les voitures, nous nous servons allègrement dans la bourse à concept de ces gestionnaires de l’ordre établi. Mais eux mêmes se sont largement servis dans la notre.

C’est peut-être à cet endroit que nous sommes fragiles, et pas assez institués. Car notre bourse à concepts, est si ouverte qu’elle peut très bien alimenter gratuitement les machines du capitalisme cognitif actuel et à venir. Pour mieux dormir nous aurions pu nous raconter que si nous nous faisions voler nos idées par cette économie de la connaissance, nous planterions peut-être quelques graines autonomisantes en elle. Mais nous dormons rarement bien.

En réalité, la vraie catastrophe est là. Ce n’est pas tant la fin de la biosphère « naturelle » le problème. La tragédie se joue au moins autant sur la fin de l’esprit. Ou plutôt la fin des conditions nécessaires pour que la pensée puisse surgir. Autrement dit la pollution de la biosphère « cognitive », la désagrégation du cadre fertile dans lequel le recul, la distanciation et le surgissement du sens sont possibles. L’environnement des idées est bien malade. Peut-être l’a-t-il toujours été. Nous ne sommes pas nostalgiques d’une ancienne époque où la pensée aurait été davantage possible qu’aujourd’hui. Mais nous sommes assurés de n’avoir aucune affection pour l’histoire contemporaine qui se prend les pieds dans le néant et qui empêche l’émergence et la perception du sens.

Le capitalisme actuel et à venir a trouvé une ressource infinie, il réalise son rêve ultime d’abolition de la rareté, en prospérant non pas sur l’exploitation des ressources naturelles et des ressources humaines, mais sur le pillage extrême des ressources cognitives. C’est à dire sur la production et la diffusion infinie de la connaissance, ou plutôt de l’information (au sens d’une connaissance dégradée, pauvre, sujette à l’entropie, qui a perdu de sa valeur au fur et à mesure de son utilisation / diffusion).

Et face à ce pillage là, nous sommes bien vulnérables, voir pire, nous devenons les relais de ce productivisme infini de la matière cognitive potentiellement rentable.

C’est éventuellement à ce moment là que notre morale se réactive. La production de connaissances, la publication, le partage d’informations, la discussion même, tout comme le lien social, ne nous intéressent qu’à condition qu’ils autonomisent. Qu’ils nous aident à nous dévêtir des habits du contrôle et du vide de sens.

Autrement dit, la démarche d’autographie.org est une tentative pour favoriser l’écologie de la biosphère cognitive, en proposant un cadre favorable à l’exercice de la pensée et du pouvoir politique en tant qu’acte de prise sur le monde.

Se défaire d’un environnement des idées pollué, et aussi incarner dans nos actions cet arrachement.

« Mise en lumière égo-centrée de petits bourgerois… »

Ce coup-ci, notre réponse sera un peu terre à terre et peut-être néomarxiste quelque part. Mais au moins cela nous permettra d’en remettre une couche sur la force des faits sociaux et l’impuissance de l’individu.

Nous avons déjà répondu sur la mise en lumière et l’égo ; nous ne parlons pas de nous, nous parlons du monde qui vit en nous et contre lequel et prés duquel nous essayons d’écrire une histoire autre.

On a déjà réglé le problème d’appartenir à la civilisation du Nord qui domine le Sud. Ce n’est pas parce que je suis né en France que je me retrouve dans la dimension esclavagiste de mon hémisphère.

Ensuite, s’il faut en venir ici, parlons de nos statuts sociaux. Les gens qui sont derrière la démarche d’autographie sont tous issus de classes prolétaires ou le bas de la classe moyenne. C’est un fais sociologique incontestable. La bourgeoisie petite ou grande se caractérise par l’accès à la propriété privée, autant immobilière que celle des moyens de productions. Nous en sommes purement et simplement démunis, totalement. Nous vivons avec des salaires misérables, des indemnités chômages, le RSA, voir même pour les plus jeunes, avec rien du tout. La propriété privée, celles des bourgeois, nous ponctionne tout, par les loyers.

Nous avons bien une forme de sociabilité aussi. Elle n’a rien de bourgeoise cependant, tout notre réseau social est un réseau de pauvres. Que ce soient les chercheurs marginaux et ostracisés, les artistes hip hop dont le show business ne veut pas, les groupes de hardcore sans nom qui passent tout leur argent dans la réparation d’un camion et dans le gas-oil pour tourner… Tous pauvres. Nous n’avons aucun contact qui nous aidera à prendre des fonctions opérationnelles dans les instances bourgeoises. Ce n’est pas que l’on s’en écarte ou qu’on s’en fait une morale à tenir coûte que coûte. C’est juste comme ça. Parce que nos routes sont marquées sur nos fronts, dans nos manières d’être et de parler, on nous éloigne gentiment, l’air de rien, de tous les accès aux fonctions. Au bout d’un moment, c’est vrai, nous n’en voulions plus.

Enfin, puisque je crois qu’il s’agit de cela dans ta critique, notre culture n’a justement rien de bourgeois. Certains d’entre nous ont fait quelques études, et soit ils ne sont pas allé au bout, soit ils ne s’en ont jamais servi. Dans tous les cas, on ne pourra pas dire qu’elles nous aient amenés à la sociabilité bourgeoise ou à la propriété bourgeoise. Nos formations ne nous ont jamais donné de statut. Nous les avons pillées, nous avons pris ce que nous avions à prendre, puis nous avons emporté le butin ailleurs. Mais souvent il était avarié. Ensuite, nous nous exprimons majoritairement par écrit, nous ne sommes pas très efficaces en discours car trop fragiles de la voix. Mais justement, parce que nous désirons construire nos propres cadres de pensée, nous devons arracher la puissance de l’écriture à la bourgeoisie. C’est pile à cet endroit que se joue notre guerre à nous. Ne pas laisser le pouvoir d’écrire aux puissants, car sinon ils vont s’en servir contre nous, pour nous écrire, nous asservir.

Plus globalement, nous ne sommes pas dans une logique de lutte des classes, car il n’y a plus de front. La bataille ne se joue plus là, on l’a perdue, le front est désert, puis nous ne cessons de la perdre tous les jours un peu plus.

Ce contre quoi nous luttons, si l’on peut encore employer ce vocabulaire sans sourire, c’est contre l’écriture des uns par les autres. C’est à dire la domination symbolique.

En ce sens, il est possible que demain, sur autographie.org, nous accueillons des contributeurs qui ne sont pas socialement marqués par la précarité comme nous. C’est à dire des gens qui ont tout de la bourgeoisie ; propriétaire terrien, statut social élevé, fonctions à responsabilité, propriété du capital et/ou d’un savoir universitaire, sociabilité de haut rang, etc. Pour l’instant nous constatons que ce n’est pas le cas. Si cela devait arriver, nous n’y mettrions pas de frein, à condition que ces nouveaux contributeurs ne soient pas dans l’écriture des autres, et bien dans l’écriture d’eux-mêmes, c’est à dire dans une démarche de déconstruction des cadres de référence dominants et la construction de cadres de référence autonomisants. Parce que cette autonomisation n’est pas réservée aux prolos. Nous constatons simplement que c’est eux aujourd’hui qui s’en servent ici et qui en ont le plus besoin.

L’époque est trouble, le salaire des « prolétaires » d’aujourd’hui (ouvriers, employés) est trois fois supérieur au notre. 40% de ces prolétaires votent FN, le parti bourgeois par excellence. Et quand nous, avec nos salaires misérables, notre débrouille, nos bricolages bancales, nous essayons de décrire cette époque troublée, on viendra nous taxer de petits-bourgeois. Le principe de la domination est de déposséder les dominés de leur capacité à penser la domination qu’ils subissent. Or quand nous essayons d’arracher à la bourgeoisie cette faculté d’écrire le sens de notre histoire, on nous confond avec elle, alors que nous n’avons définitivement rien en commun, objectivement.

Fut un temps, nous faisions la différence entre le prolétariat en tant que classe dominée / éclairée, et, le lumpenprolétariat en tant que classe dominée / dépossédée de la conscience de classe. A en croire ta remarque, et au regard de notre affiliation injuste à la « petite-bourgeoisie », nous devons conclure que tout le champ social relève du lumpenprolétariat, bourgeois y compris. Il serait désormais majoritaire, l’inconscience de classe serait la règle. Le prolétariat éclairé ou tendant vers la lumière, n’existerait plus. Même les plus dominants des bourgeois qui ont perdu tout pouvoir sur le cours des choses, tellement ils sont dans l’incapacité de le comprendre, seraient eux aussi dominés, dans et par l’ombre d’une histoire sans acteur. Dépassés par l’absence de sens.

Si les critères objectifs d’appartenance de classe n’ont plus de valeur (capital économique, social, culturel…), et que seule compte la conscience de classe ou la capacité à parler de nos conditions de vie, nous sommes peut-être tous aujourd’hui des sous-prolétaires, du lumpenproletariat. Car le défaut de sens nous rend la « conscience » difficilement accessible. Mais alors, est-il juste de considérer comme de prétentieux bourgeois ceux qui feraient l’effort de s’arracher à ce déterminisme nihiliste en cherchant du sens? De les stigmatiser en traîtres de la cause des pauvres, des « vrais pauvres » ?

C’est nous les pauvres, objectivement. Ca ne devrait même plus faire l’objet d’une discussion. Autographie est une tentative pour s’enrichir sur le versant du symbole et du sens, car le capital social, économique et culturel nous est à tout jamais impénétrable. Nous faisons avec ce qu’il nous reste.

Larvé comme les autres dans l’obscurité, quiconque oserait aujourd’hui se poser des questions, devrait donc être montré du doigt en tant que prétendant à la bourgeoisie intellectuelle, distant de la base sociale et vivant dans le confort ?

Dans cette logique, bientôt le PDG de Total, un lumpenprolétaire comme un autre après tout, nous pointera du doigt en criant « regardez-les ceux là, avec leur questions à la con, ces bourgeois ! »

Si c’est comme ça, si ce n’est plus que ça la bourgeoisie, et si les critères objectifs ne comptent plus, alors, empressons nous de nous embourgeoiser.

« Quoi qu’il en soit, nous sommes tous condamnés, tous acteurs de notre soumission. L’ennemi est à l’intérieur et nous sommes tellement occupés à guerroyer avec nous mêmes, à légitimer nos actes d’impuissance, que nos histoires suivent un cours tracé par avance. »

Effectivement, c’est bien là tout le problème…

Ce présent texte n’est peut-être qu’une longue justification, qui conforte notre tendance à « légitimer nos actes d’impuissance », ces derniers débattements vains avant l’effacement total inéluctable. Mais en même temps, se débattre entre le début et la fin, c’est bien le principe de la vie non ?

Nous ne faisons qu’en parler, l’écrire.

Mais effectivement, cela ne suffira peut-être pas pour faire dévier le cours de nos histoires. En tout cas c’est par là qu’on attaque, sans rien attendre de la suite.

« En ce moment, à part la dignité et la modestie je ne trouve guère d’issues. »

Oui, la modestie. Comment faire autrement, car de toute façon nous serons toujours du côté des perdants. Ces guerres, nous ne cessons de les perdre allégrement. Je crois que je n’ai jamais ressenti une once de victoire dans cette histoire là. Il y a effectivement quelque chose de prétentieux dans la croyance d’être acteur d’une grande transformation, de naïf aussi. Puis cet espoir est une source de désillusion sans fin.

Nous pourrions peut-être nous situer du côté de la désertion. Ce serait sûrement plus juste. Mais il me semble que les déserteurs ne sont jamais tranquilles.

Nicolas Guerrier

Un commentaire

  • Plaire 27/03/2017

    Nicolas,
    Nos grands-parents étaient des déserteurs, les homme dans le maquis, les femmes à organiser des soirées théâtre à la lueur d’une ampoule dans une grange.
    Ils ont applaudi le texte du Conseil National de la Résistance.
    Ils étaient fiers d’avoir libéré leur terre.
    Regarder en arrière, il y a une partie des réponses.
    À bientôt.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *