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Les Chimpanzés du futur contre le transhumanisme

« Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains ». George Orwell, « Les lieux de loisirs », dans Essais, articles, lettres – Volume I, 1920-1940, L’Encyclopédie des Nuisances/Ivrea, 1995.

 

Les Chimpanzés du futur contre le transhumanisme

Dans une époque périlleuse, un monde incertain et anxiogène – pour le formuler plus clairement, au sein du désastre en cours –, où les idéaux émancipateurs semblent largement remisés, où les gouvernants sont avant tout d’orthodoxes gestionnaires du capitalisme néolibéral, le mouvement transhumaniste parvient opportunément à tirer partie de la peur et du vide, de la rationalité instrumentale à l’œuvre, en proposant un nouvel horizon où l’espèce humaine deviendrait agent de sa propre transformation. Ce qui ressemble à une utopie de substitution. Accentués par la séduction mimétique ou le désir suscité par la publicité, ainsi que par « l’état de diminution dans lequel se trouve aujourd’hui l’être humain » (1), l’optimisme, la nouveauté et la dimension transgressive des promesses transhumanistes peuvent exercer une fascination sur une large part de la population dépourvue de la conscience de quoi il retourne, des contreparties inhérentes, concrètement de l’in-humanité que ces choix génèreraient, c’est-à-dire la concrétisation d’une dystopie. Cet imaginaire ne peut naître que d’un « monde désenchanté et colonisé par la technologie » (2).

La lecture fin 2017 du livre Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme du collectif Pièces et main d’œuvre (PMO) (3) a amélioré ma connaissance de l’idéologie transhumaniste, qu’avait déjà partiellement construite celle de précédents ouvrages du collectif qui abordaient différentes facettes de ce vaste domaine, telles les nanotechnologies et la biologie de synthèse, et plus largement ce que ce collectif nomme « l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine » (4) (téléphonie mobile ; puces RFID ; maison, ville ou planète dite « intelligente » ; contrôle, surveillance voire contrainte généralisés (biopouvoir, société panoptique) ; etc. (5)). Car le transhumanisme s’inscrit dans ce contexte : une soumission accrue de l’humain à « la tyrannie technologique » (6).

L’objectif du mouvement transhumaniste est de « liquider l’espèce humaine pour lui substituer l’espèce supérieure, augmentée, des hommes-machines » écrivent PMO. Une espèce modifiée par l’usage de la convergence des technologies NBIC (lire « Le transhumanisme, c’est quoi ? » en bas de page sous ce texte). Pour aboutir finalement à l’avènement du posthumain.
Jean-Michel Besnier, dans Demain les posthumains, (7), explique que le transhumanisme répond à la dépression collective d’une humanité lasse d’elle-même, et à la « honte prométhéenne » décrite par Günther Anders (8). « L’obsession de s’arracher à la nature, par laquelle on a souvent décrit l’esprit moderne, s’est donc transmuée en une aspiration à transgresser la nature humaine » (9) observe-t-il également.

Selon une logique émanant du scientisme le plus extrême et résultant du dégoût voire de la haine du corps charnel, il faut « remplacer le naturel par le planifié » (10), s’ « émanciper […] de la vie elle-même » (11), c’est-à-dire s’extraire du corps perçu comme un fardeau, devenu le maillon faible de l’utopie immatérielle, et, à terme, « vaincre la mort », puisque la conception selon laquelle le vieillissement est une maladie et la mort un problème technique constitue un des fondements idéologiques du transhumanisme. Ils refusent le fardeau et la grâce d’être mortels. Ce que Jean-Claude Guillebaud assimile à une pudibonderie, c’est-à-dire la logique visant « à cacher, à refouler, à ignorer […] la vie elle-même » (12). L’aboutissement que constituerait selon certains prophètes la dématérialisation du cerveau, téléchargé sur un support informatique, met en avant une conception duale de l’être humain, le dualisme corps/esprit avec un cerveau séparé de ses « afférences », conception opposée à celle du monisme désormais largement admise (13). Comme si le fonctionnement de la pensée était indépendant du lien entre le cerveau et le reste du corps. Ce corps est à l’origine de la grande partie des stimuli du cerveau. « Cette intégration dynamique corps-cerveau explique pourquoi la pensée n’est pas déposée dans les réseaux de neurones comme un software figé installé dans le hardware », nous explique Miguel Benasayag dans Cerveau augmenté, homme diminué (14).

Cette « technoscience se rétrograde elle-même au rang d’une subjectivité, écrit Guillebaud. Pour asseoir ses entreprises, elle en vient peu à peu à “construire son objet”, c’est-à-dire à récuser le réel » (15). Georges Canguilhem prévenait déjà que la science ne doit pas se couper du non-scientifique, c’est-à-dire de ce qu’il nomme « l’expérience de la vie » (16). Pourtant, concrètement, les transhumanistes ne veulent pas vivre, mais fonctionner. Ils visent (ou prennent acte selon leur point de vue) ce que Günther Anders nommait « l’obsolescence de l’homme » (17). Ils sont de fait des anthropophobes.
« Le caractère régressif de la vie au sein de la société de consommation s’accorde à l’imaginaire lui-même régressif caractérisant, sous un habillage high-tech, le transhumanisme » (18), affirme Olivier Rey. « Ces progressistes au plan technologique sont des régressistes au plan social et humain, […] ce qu’en langage commun on nomme des réactionnaires » en concluent PMO.

« Les tenants du transhumanisme et du posthumanisme ne se limitent pas à “penser l’impensable”, ils s’organisent pour le rendre possible » (19), souligne Jean-François Mattei. Ils sont nombreux, dans toutes les sphères du pouvoir et de la recherche, et le projet se met en œuvre autant à Grenoble (CEA, Minatec, Clinatec, etc.) qu’en Chine, en Israël ou dans la Silicon Valley. Nous finançons ces recherches via nos impôts et quotidiennement en utilisant Google, Facebook & Cie. Le diable est parfois incarné. Prenez ces technoprophètes au sérieux : ils sont résolus et puissants, et se donnent les moyens d’agir, via le lobbying sur les politiques, sur le fonctionnement de certaines institutions et l’orientation de la recherche. « La voie transhumaniste […] est désormais la ligne officielle qui définit les programmes de recherche partout dans le monde » déplorent Jacques Testart & Agnès Rousseaux dans leur livre Au péril de l’humain (20). « Ses liens avec la haute administration et – surtout – le monde des affaires le constitue déjà comme un défi politique » (21) ajoute Guillebaud.
Ce n’est pas un complot, mais une convergence d’esprits (22). Ce n’est pas de la science-fiction, mais concerne notre présent et futur proche.

1 – Situation où « l’homme contemporain est moins assuré de lui-même que l’ensemble de ses prédécesseurs » (Olivier Rey, Leurre et malheurs du transhumanisme, Desclée de Brouwer, 2018, p. 51).
2 – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué [2015], La Découverte, 2016, p. 10.
3 – Dans ce texte, les citations sans source spécifiée sont issues de Pièces et main d’œuvre (PMO), Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme, Service compris, 2017. Le livre est disponible dans certaines librairies ou contre un chèque de 20 € (port compris) adressé à l’ordre de Service compris, BP 27, 38172 Seyssinet-Pariset cedex.
4 – Nous nous approchons de la situation suivante : « ce n’est plus l’homme en tant qu’instrument parmi les instruments, mais l’homme en tant qu’instrument pour les instruments ; l’homme en tant qu’élément d’une machinerie déjà construite. » (Günther Anders, « Sur la honte prométhéenne », dans L’obsolescence de l’homme – Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle [1956], L’Encyclopédie des Nuisances/Ivrea, 2002, p. 48).
5 – Cf. PMO, Aujourd’hui le nanomonde – Nanotechnologies : un projet de société totalitaire, L’Échappée, 2008 ; Frédéric Gaillard, Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, dans PMO, Sous le soleil de l’innovation, rien de nouveau !, L’Échappée, 2013 ; PMO, Le téléphone portable, gadget de destruction massive, L’Échappée, 2008 ; PMO, RFID : la police totale – Puces intelligentes et mouchardage électronique, L’Échappée, 2008 ; PMO, Terreur et possession – Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, L’Échappée, 2008 ; PMO, À la recherche du nouvel ennemi – 2001-2025 : rudiments d’histoire contemporaine, L’Échappée, 2009 ; Frédéric Gaillard & PMO, L’industrie de la contrainte, L’Échappée, 2011.
6 – Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Célia Izoard & PMO, La tyrannie technologique – Critique de la société numérique, L’Échappée, 2007.

7 – Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains – Le futur a-t-il encore besoin de nous ? [2009], Pluriel, 2012.
8 – Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, op. cit.
« [L’Homme] a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu’ils ont été calculés dans les moindres détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. Son déshonneur tient donc au fait d’“être né” ». « Ce qui le gêne, c’est d’exister comme un “fils naturel” et non comme un produit légitime ». Il a honte « devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées » (« Sur la honte prométhéenne », p. 38 & 41). Par ailleurs, dans son livre Technopoly, Neil Postman met en avant que, « dans les travaux de Frederick W. Taylor, se trouve pour la première fois clairement exprimée l’idée que la société fonctionne mieux lorsque les hommes sont au service de leurs technologies et de la technique ; que les hommes valent, dans un sens, moins que leurs machines. » (Neil Postman, Technopoly – Comment la technologie détruit la culture [1992], L’Échappée, 2019, p. 67).
9 – Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, op. cit.
10 – James Hughes ; cité par PMO, entretien « Le transhumanisme, une logique guerrière de l’évolution », Sciences critiques, 10/2018.
11 – Cédric Biagini, L’emprise numérique – Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012, p. 383.
12 – Jean-Claude Guillebaud, La vie vivante – Contre les nouveaux pudibonds, Les Arènes, 2011.
13 – Siri Hustvedt, Les mirages de la certitude – Essai sur la problématique corps/esprit [2016], Actes Sud, 2018. Lire aussi Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué, op. cit.
14 – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué, op. cit., p. 60.
15 – Jean-Claude Guillebaud, La vie vivante, op. cit., p. 191.
16 – Georges Canguilhem, La connaissance de la vie [1952], Vrin, 2000 ; cité par J.-C. Guillebaud, La vie vivante, op. cit., p. 189.
17 – Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, op. cit.
18 – Olivier Rey, « Le transhumanisme comme régression », deuxième rencontre Philanthropos, 13/12/2014.
19 – Jean-François Mattei, Questions de conscience – De la génétique au posthumanisme, Les Liens qui libèrent, 2017, p. 140.
20 – Jacques Testart & Agnès Rousseaux, Au péril de l’humain – Les promesses suicidaires des transhumanistes, Seuil, 2018.
21 – Jean-Claude Guillebaud, La vie vivante, op. cit., p. 148.
22 – Sur l’ « alliance entre le monde du pouvoir institutionnel et l’écosystème technologique », lire Diana Fillipova, Technopouvoir – Dépolitiser pour mieux régner, Les Liens qui libèrent, 2019.


Inégalité et ségrégation

Ne sentez-vous pas venir l’ère où certaines « zélites » s’apprêtent à faire sécession, à tenter de se préserver des conséquences écologiques et sociales des désordres du monde qu’elles contribuent activement à détruire, où ces mêmes « zélites » considèrent qu’une partie de l’humanité est superflue, surnuméraire (qu’il est d’ailleurs bienvenu qu’une fraction se noie en Méditerranée), évoquant ainsi par exemple Le meilleur des mondes de Aldous Huxley ou le feuilleton télévisé Trepalium ?
En effet, le transhumanisme est pour partie le fait d’ultra-riches, souvent d’obédience libertarienne (23), qui espèrent de cette manière résister individuellement aux catastrophes écologiques et à la pression des masses paupérisées (24). De ce point de vue, il peut être considéré comme une fuite : puisque tout est fichu à l’heure du « Technocène » (25), pourquoi ne pas passer à une autre espèce, soit-elle immatérielle ? La technologie constitue à leurs yeux un recours sotériologique (26). C’est la « désertion, par ceux-là même qui ont tracé ou suivi avec enthousiasme la trajectoire catastrophique ». Paradoxalement, ils s’en remettent aveuglément à la technologie – en deviennent esclaves –, ajoutant ainsi de la technologie à celle-là même qui détruit le monde. On attribue à Bossuet cette pensée : « Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets de ce dont ils chérissent les causes ». « Ils imaginent, constate Olivier Rey, que la technologie les soustraira au chaos du monde alors que non seulement elle hâtera ce chaos, mais laissera sans défense ceux qui ont désappris à vivre sans elle » (27). On peut être surpris que les transhumanistes tendance automachination préfèrent la dépendance à la technologie à l’assujettissement à la chair, la première n’étant pas moins infaillible que la seconde, et impliquant la dépendance à ce que d’autres produisent et vendent. Quel paradoxe ! « L’indépendance, c’est la dépendance » pourrions-nous alors affirmer en paraphrasant George Orwell (28).
Jacques Luzi expose ce paradoxe de société à la fois nécrophobe fuyant la mort et mortifère dispensant largement la mort du fait de l’obsession de puissance par l’accumulation du capital et de la technologie (29). Ces sociétés « ont le fantasme de substituer à la vie qu’elles tuent une vie artificielle immortelle » dit-il (30).

Contrairement aux prétendues « bonnes » intentions de ses thuriféraires, c’est bien dans cette logique de ségrégation évoquée ci-dessus que s’inscrit ce mouvement. Kevin Warwick, cybernéticien britannique et cyborg (contraction de cybernetic organism) autoproclamé, ne déclarait-il pas, sous forme d’ultimatum, qu’ « il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré » (31) (c’est-à-dire des esclaves voire de la viande (32)) ? Et « ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur » (33). On sait ce qu’il est advenu des chimpanzés sous la domination planétaire des humains, réduits à vivre dans des espaces naturels restreints lorsqu’ils ne sont pas soumis à des expérimentations (34). De là à déduire que l’idéologie transhumaniste est exterminatrice, il n’y a qu’un pas. Cette mouvance, « avant même l’actualisation de sa différence, [nous] promet par la voix de ses porte-parole [une] guerre à outrance » (35) alertent PMO.
Reconnaissons néanmoins que certains transhumanistes craignent que ne soient pas reconnus « en tant que personnes les futures entités artificielles dotées de conscience supérieure » (36). Le physicien David Deutsch prétend même que « inférer de [la] différence [entre une « intelligence » artificielle et un cerveau] quoi que ce soit de substantiel serait du pur racisme » (37).
Ceci donne une idée des débats auxquels nous pourrions être confrontés.

Même ces déclarations de Warwick sont trompeuses, laissant accroire qu’il serait question de choix personnel, de liberté de recours à ces « augmentations », supposant au préalable une égalité d’accès. La volonté affichée de généralisation à l’ensemble de l’humanité de ces « augmentations » ne résiste pas à l’analyse. Bien sûr, outre que ce désir n’est pas partagé par tous, seule une minorité aurait accès à ces technologies, amplifiant les inégalités actuelles. Max More (O’Connor de son vrai nom, mais plus c’est mieux…), PDG de Alcor Cryonics, vendait la mèche : « je ne pense pas qu’on puisse les stopper ou les ralentir simplement parce que tout le monde ne peut pas y avoir accès » (38). Selon que vous serez puissant ou misérable…
Le projet transhumanisme, c’est la fin de l’aventure commune. Ce « n’est pas la création d’une humanité à deux vitesses – elle existe déjà –, mais de deux espèces : les “Supérieurs” et les “Chimpanzés du futur” » analysent PMO, constatant que l’on passerait de la lutte de classes à la lutte d’espèces. Et de poursuivre : « Le vrai fascisme de notre temps, si on veut le nommer d’un ancien nom, est celui qui nous accule au dilemme : s’augmenter ou disparaître. Disparaître ou disparaître. »

23 – Ce courant désigne la forme la plus extrême du libéralisme économique, politique et culturel. Il est notamment inspiré par l’éthique de l’égoïsme, pivot de l’objectivisme développé par Ayn Rant (La vertu d’égoïsme [The virtue of selfishness, 1964]). Il s’agit d’une conception darwiniste du monde social.
24 – Lire Douglas Rushkoff, « De la survie des plus riches », traduit sur La Spirale ; ou Hors-sol/PMO, « Paradis pourri – Smart islands en Polynésie », 09/2017.
25 – Appellation que PMO préfèrent à « Anthropocène », car l’usage de la technologie est responsable du désastre, et non l’humanité elle-même : « Anthropocène » laisse supposer que tous les humains auraient une même responsabilité, essentialise l’Homme. Armel Campagne utilise le terme « Capitalocène », en référence au capitalisme (Le Capitalocène – Aux racines historiques du dérèglement climatique, Divergences, 2017), mais cela sous-entend que le productivisme géré autrement ne serait pas porteur des mêmes écueils. Thierry Sallatin préfère « Mégalocène » ! Pourquoi pas « Technocalypse » ? Sur l’Anthropocène : Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène – La Terre, l’Histoire et nous [2013], Points Seuil, 2016.
26 – La sotériologie, terme religieux, est la « doctrine du salut par un rédempteur » (Le petit Robert).
27 – Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, op. cit., p. 176.
28 – PMO, « Reproduction artificielle “pour toutes” : le stade infantile du transhumanisme », 06/2018. « La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force. » constituait un des slogans du régime de Big Brother dans 1984.
29 – Jacques Luzi, Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture moderne, de Descartes aux transhumanistes, La Lenteur, 2019. Ou lire son entretien dans La Décroissance, n°161, 07-08/2019.
30 – Jacques Luzi, entretien dans La Décroissance, n°161, 07-08/2019.
31 – Magazine Au fait, 05/2014.
32 – Donc l’extension du spécisme, c’est-à-dire une différence arbitraire de considération et de traitement selon l’espèce, légitimant l’exploitation et l’assassinat. Peut-être serait-il temps de renoncer à cette conception qui pourrait, un jour, à notre tour, nous être fatale…
33 – Libération, 12/05/2002.
34 – Dans une comparaison approchante, selon Miguel Benasayag, la technologie colonise le vivant, comme les colons ont colonisé les Indiens d’Amérique, considérés comme dotés d’une humanité incomplète. Les humains ne sont-ils pas des machines incomplètes, interroge-t-il ? « On connaît […] la façon dont les colons s’y sont pris pour “compléter” l’humanité des colonisés ». (Fonctionner ou exister ?, Le Pommier, 2018, p. 69-70)
35 – PMO, À la recherche du nouvel ennemi, op. cit.
36 – Didier Coeurnelle & Marc Roux, Technoprog – La contre-culture transhumaniste qui améliore l’espèce humaine (FYP, 2016) ; cité par J. Testart & A. Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
37 – David Deutsch, « Creative blocks – The very laws of physics imply that artificial intelligence must be possible. What’s holding us up? », Aeon, 10/2012 ; cité par Siri Hustvedt, Les mirages de la certitude, op. cit. Siri Hustvedt précise pourtant que « la machine ne vit aucune espèce d’expérience ».
38 – Max More, entretien à Transfert, 01/08/2001.


Obscurantisme et asservissement

Le transhumanisme est « le nouvel obscurantisme de la religion technologique et l’asservissement des individus au despotisme de la machine » écrivent PMO. Il s’inscrit dans la folie prométhéenne et démiurgique de maîtrise voire d’extraction de la nature, de la part de « dieux frustrés, rêvant d’enfanter une machine à [leur] image » (39). Même un Jean-Luc Mélenchon, en bon techno-progressiste se prétendant pourtant « insoumis », considère que « l’humanité se décrit par ses franchissements de frontières » et prétend que « demain nous vaincrons la mort » (40), partageant cet horizon insensé et a priori peu démocratique avec le monstre Alphabet (maison-mère de Google) (41) et précisément sa filiale Calico ! « Abolir la mort, remodeler l’humain, améliorer ses pouvoirs : pareille visée – qui renaît périodiquement de ses cendres – présuppose un refus délibéré des limites, qu’il s’agisse de celles fixées par la morale, la sensibilité, la sagesse, la subjectivité ou la nature elle-même » (42) considère Guillebaud. « C’est bien une idéologie – et non une “science” – qui […] nous invite à écarter l’idée de limite pour consentir à des innovations qui sont folles d’un point de vue éthique » (43) ajoute-t-il.

« Toute à sa traque des conservateurs et des réactionnaires, la gauche progressiste accompagne et motorise la marche en avant techno-sociétale, quitte à sacrifier les Chimpanzés du futur. Orwell en savait quelque chose ». Il écrivait :

« Il est logique de fermer les yeux sur la tyrannie et les massacres une fois posé que le progrès est inéluctable. Si chaque époque est forcément meilleure que la précédente, alors toutes les folies et tous les crimes qui font avancer le processus historique peuvent être justifiés » (44).

« Banalisé par les médias, les idéologues et les scientifiques, le transhumanisme n’est plus une abomination à combattre mais – au mieux – un phénomène à “réguler”, comme la nucléarisation du monde ou la destruction de la nature » (45), constatent PMO. Le « renoncement des masses à leur faculté de penser et d’agir travestit le rapport de force en fatalité, étouffant toute idée de révolte. C’est comme ça. » « C’est cette démission qui nous menace au premier chef, en donnant libre jeu à l’ennemi. »

39 – Mark O’Connell, Aventures chez les transhumanistes – Cyborgs, techno-utopistes, hackers et tous ceux qui veulent résoudre le modeste problème de la mort, L’Échappée, 2018.
40 – « Des paroles et des actes », France 2, 12/01/2012. Même le programme L’avenir en commun de La France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon (Seuil, 2016) invitait à « soutenir la recherche publique dans la réalité et l’humanité augmentées ».
41 – Pour comprendre le monde que nous prépare Alphabet, lire Christine Kerdellant, Dans la Google du loup, Plon, 2017.
42 – Jean-Claude Guillebaud, La vie vivante, op. cit., p. 192.
43 – Ibid., p. 194.
44 – George Orwell, « Le gradualisme catastrophique », dans Essais, articles et lettres – Volume IV, 1945-1950, L’Encyclopédie des Nuisances/Ivrea, 2004.
45 – PMO, « Transhumanisme et cannibalisme », revue Nature & Progrès, 2016.


Chantage et imposture

Le Pr Alim-Louis Benabid a inventé les implants intracérébraux (pacemaker cérébral) pour réduire les symptômes de la maladie de Parkinson via la stimulation cérébrale profonde. De cet humain réparé-là, mais dépendant de la technologie, à l’humain augmenté, il n’y a qu’un pas. La preuve est faite que l’on peut implanter au cœur du cerveau une interface homme-machine. Et lorsque l’opinion est suffisamment travaillée, l’évolution qui choquait auparavant devient acceptable. Le domaine de la santé, et a fortiori du handicap, se prête d’ailleurs particulièrement à cette manipulation de l’opinion. L’ancienne ministre de la recherche Geneviève Fioraso déclarait à ce sujet, avec le cynisme qui sied à ce genre de personnage : « Lorsque vous avez des opposants à certaines technologies et que vous faites témoigner des associations de malades, tout le monde adhère » (46). Le Téléthon en est l’archétype (47). Ou lorsque les vêtements compassionnels visent à masquer l’essence même du projet. « La médecine est la vaseline qui fait passer le suppositoire de l’artificialisation sans limites » (48) ajoute Olivier Rey.

Le biogérontologue transhumaniste Aubrey de Grey déclare par ailleurs : « Mieux vaut ne pas parler de transhumanisme et provoquer des débats inutiles : je préfère dire que je ne fais que poursuivre la recherche médicale comme on l’a toujours fait » (49). Nous reconnaissons l’imposture : le transhumanisme n’est que « la poursuite de… ». Cet argument de la supposée continuité est destiné au grand public pour favoriser l’acceptation ; lorsqu’ils s’adressent aux investisseurs, les chercheurs préfèrent le mot « disruption » !
La médecine est une discipline humaniste visant à soigner et soulager l’Homme de la souffrance, donc augmenter les capacités d’une personne est étranger à son domaine. Il faut dissocier le traitement d’une maladie et l’amélioration d’une capacité. Sinon, la médecine devient un alibi du transhumanisme, lequel, loin d’une continuité, constitue une rupture, et même, littéralement, un crime contre l’humanité, un anthropocide.

46 – France Inter, 27/06/2012.
47 – Le généticien Daniel Cohen, premier directeur scientifique de Généthon, souhaitait d’ailleurs dépasser les « voies anachroniques de la sélection naturelle » (Les gènes de l’espoir, Robert Laffont, 1993).
48 – Olivier Rey, Une question de taille, Stock, 2014, p. 227.
49 – Cité par PMO, « Transhumanisme et cannibalisme », op. cit.


Lumières et anti-Lumières

Selon l’humanisme des Lumières, la perfectibilité humaine reposait avant tout sur l’amélioration de ses conditions de vie sociale et politique. Or, « à lire les transhumanistes, il n’est question que de droits et libertés individuelles, jamais de la société que nous construisons » (50) écrivent Nicolas Le Dévédec & Fany Guis. Selon cette logique, ajoute Cédric Biagini, « ce n’est plus la société qu’il faut modifier pour vivre mieux, mais l’humain en lui-même » (51). « De ce point de vue, […] les transhumanistes marquent une nette rupture à l’endroit de la conception humaniste de la perfectibilité humaine, centrée sur l’amélioration des conditions de vie sociale » (52). Ainsi, selon Jean-François Mattei, « on peut donc éprouver le sentiment que les Lumières, qui plaidaient pour une société plus juste et plus égalitaire en plaçant l’homme au centre de leurs préoccupations, s’éteignent peu à peu, comme étouffées par les progrès qu’elles ont tant voulus » (53).  « Le rationalisme des Lumières poussé à l’extrême disparaît dans la matière noire de la foi » (54) conclut Mark O’Connell.

Jean-Claude Kaufmann écrit que « la modernité issue des Lumières se croyait fondée sur la Raison, dont la victoire sur les ténèbres émotionnelles et mystiques était annoncée comme inéluctable. Or les développements sociaux les plus récents montrent chaque jour davantage que la rationalité doit en fait composer avec de nouveaux univers de croyances, univers qu’elle impulse paradoxalement elle-même à mesure qu’elle s’approfondit » (55) La para-religion transhumaniste illustre ce constat. Ce que confirme Francis Wolff expliquant que si la philosophie transhumaniste rompt avec l’humanisme des Lumières, elle repose sur la même représentation de l’humanité et de son histoire (56). Donc, « le fameux humanisme, que d’aucuns érigent en rempart contre le transhumanisme, se trouve lui-même pénétré depuis belle lurette, et jusqu’à la moelle, des principes qui conduisent audit transhumanisme » (57) constate Olivier Rey.

L’héritage des Lumières est donc ambivalent. Diderot et Condorcet ne s’enthousiasmaient-ils pas pour La nouvelle Atlantide ou Magnalia naturae de Bacon (58) ? Les Lumières estimaient qu’il n’est d’humanité que dans la rupture avec la nature (59), ce qui exclut de s’en remettre intégralement à leur doctrine et de les glorifier. En effet, considérons avec PMO que « nous sommes des animaux politiques. [Animaux car] nous provenons d’un substrat biologique. […] Nous revendiquons ce substrat et ne sommes pas décidés à nous en arracher. […] Politiques, donc socialisés, donc notre racine c’est l’humain. C’est ce milieu humain qui s’ajoute et modifie notre substrat animal et qui fait de nous des animaux politiques » (60).

Concluons donc ce point avec Jean-Claude Michéa : il faut « penser avec les Lumières contre les Lumières » (61).

50 – Nicolas Le Dévédec & Fany Guis, « L’humain augmenté, un enjeu social », 07/2012, p. 70/88.
51 – Cédric Biagini, L’emprise numérique, op. cit., p. 382.
52 – Nicolas Le Dévédec & Fany Guis, « L’humain augmenté, un enjeu social », op. cit.
53 – Jean-François Mattei, Questions de conscience, op. cit., p. 147.
54 – Mark O’Connell, Aventures chez les transhumanistes, op. cit., p. 180.
55 – Jean-Claude Kaufmann, Identités, la bombe à retardement, Textuel, 2014, p. 21.
56 – Francis Wolff, Trois utopies contemporaines, Fayard, 2017.
57 – Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, op. cit., p. 10.
58 – Ibid, p. 162/164.
59 – Concept qui décrit alors précisément ce qui n’est pas humain.
60 – PMO, conférence à la librairie Tropiques, Paris, 13/2017.
61 – Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche – De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats, 2013.


Individualisme et coercition

Loin des horizons plus justes, égalitaires, humanistes et émancipateurs, le transhumanisme peut être envisagé comme un moyen d’adaptation à une société gestionnaire qui nous enjoint d’être toujours plus performants, un outil coercitif supplémentaire du capitalisme néolibéral pour fabriquer l’humain ajusté à son monde, pour nous conformer à ses idéaux, pour conforter sa domination et poursuivre sa destruction du vivant ; finalement, comme un objet de pouvoir.
Ils prétendent nous libérer pour mieux nous asservir. PMO prévenaient dès 2008 : « La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons » (62).

Si nous souhaitons rester humains, prenons garde à ne pas être tentés par quelque « progrès » vanté ci ou là, à ne pas être dupés par le chantage affectif, par la politique des petits pas, et à refuser celle du fait accompli. « Si nous voulons sortir du sempiternel retard de la conscience sur le désastre, il faut cesser de passer de “on n’en est pas là” à “de toute façon, c’est trop tard” » (63) affirment PMO dans la suite de Jean-Pierre Dupuy qui écrivait en 2002 : « Il va nous falloir apprendre à penser que, la catastrophe apparue, il était impossible qu’elle ne se produise pas, mais qu’avant qu’elle ne se produise, elle pouvait ne pas se produire. C’est dans cet intervalle que se glisse notre liberté » (64).

Ainsi, n’oublions pas que la procréation technologiquement assistée (aussi nommée procréation médicalement assistée – PMA), via le diagnostic préimplantatoire (DPI) qui permet le choix des embryons dans le cadre de la fécondation in vitro (FIV) – autrement dit la reproduction artificielle de l’humain (65) –, est une boîte de Pandore car elle constitue une ouverture vers l’eugénisme et le transhumanisme (66) ; ayons conscience que l’ordiphone tel qu’il est fréquemment considéré et utilisé, c’est-à-dire concrètement comme une extension physique de soi, n’est pas si éloigné de l’implant connecté (67) ; que les objets connectés ou les « applis » de quantification de soi voire les diaboliques assistants vocaux des Gafam, comme le délaissement de notre activité mémorielle au profit de l’archivage numérique, concourent à modeler une humanité de plus en plus en phase avec les machines, avec pour corollaire de cette servitude technologique volontaire une perte de capacités et une inévitable dépendance (68). Tout ce qui se dit « smart » ou « intelligent » est désormais à rejeter comme la peste. N’oublions d’ailleurs pas que le terme « intelligence » signifie renseignement en anglais…

Même s’il constitue une rupture, « in fine, le transhumanisme ne fait que témoigner de l’intensification d’une tendance déjà à l’œuvre dans la culture mainstream, voire dans le capitalisme » (69) résume Mark O’Connell. Car, de fait, l’hybridation avec la technologie existe déjà, ne serait-ce que par la façon dont elle façonne nos « fonctionnements » cérébraux. Peut-être est-il grand temps de nous interroger sur le déjà trop loin où nous sommes parvenus.

Enfin, défions-nous des personnes qui dénoncent ce qu’elles font tout en faisant ce qu’elles dénoncent, telles celles qui participent au développement ou la promotion de l’ « intelligence » artificielle tout en s’émouvant des risques dont elle est porteuse. Les jérémiades éthiques manifestent la mauvaise conscience des scientifiques. Ceux-ci « affectent des craintes, afin de couper court à l’expression des critiques et de garder le contrôle de leurs activités, hors de toute ingérence du public » (70) constate l’œil aiguisé de PMO.

62 – PMO, Terreur et possession, op. cit., p. 13. Lire aussi Tomjo, L’enfer vert – Un projet pavé de bonnes intentions, L’Échappée, 2013.
63 – PMO, « Machines arrières ! Des chances et des voies d’un soulèvement vital », 03/2016.
64 – Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain, Seuil, 2002. Voir aussi la notion d’heuristique de la peur développée par Hans Jonas dans Le principe responsabilité [1979], Cerf, 1990.
65 – Alexis Escudero, La reproduction artificielle de l’humain, Le monde à l’envers, 2014.
66 – PMO, « Reproduction artificielle “pour toutes” : le stade infantile du transhumanisme », op. cit. J’invite vivement à lire ce long texte important, qui décrit avec justesse une part de la dérive transhumaniste.
67 – Que ferez-vous lorsque la norme consistera à l’avoir greffé sur l’avant-bras, voire intégré au cerveau et commandé par la pensée ?
68 – « Consommer toujours davantage de gadgets toujours plus sophistiqués est le nouvel opium qui mine l’autonomie et nourrit l’allégeance au transhumanisme » écrivent J. Testart & A. Rousseaux (Au péril de l’humain, op. cit).
69 – Mark O’Connell, Aventures chez les transhumanistes, op. cit., p. 15.
70 – PMO, « Reproduction artificielle “pour toutes” : le stade infantile du transhumanisme », op. cit.


« La technologie est le front principal qui oppose le pouvoir aux sans-pouvoir »

PMO affirment que, « à l’ère du capitalisme technologique, de l’économie planétaire unifiée, la technologie est le front principal qui oppose le pouvoir aux sans-pouvoir. Non pas le seul front, évidemment, mais celui qui commande les autres et où se décide l’issue du conflit. Toute percée ou recul sur ce front se répercute en cascade sur les autres, transforme la situation et les rapports de force. » Et que « si l’on veut vraiment combattre toutes les dominations, hiérarchies, inégalités, discriminations, exclusions, il faudrait au premier chef se dresser contre la plus puissante, la plus menaçante et la moins réversible des dominations : le techno-totalitarisme ».

Précisément, expliquent encore PMO, « l’offensive transhumaniste trace le front principal de notre temps, qui oppose désormais les humains d’origine animale aux inhumains d’avenir machinal. Le mode de reproduction est un enjeu central, en ce qu’il détermine la poursuite de l’histoire naturelle collective ou la prise en main de l’évolution par la technocratie ». (71).

« L’originalité de notre société réside dans l’utilisation de la technologie, plutôt que de la terreur, pour obtenir la cohésion des forces sociales » (72) écrivait déjà Herbert Marcuse en 1964. Effectivement, « la technologie est la politique de notre temps », « et non pas un simple moyen, susceptible de “dérives” et de “dysfonctionnements” » (73) résument PMO, qui demandent finalement : « quel est ce “projet de société” que nous finançons sans jamais l’avoir choisi ? » « Qu’est-ce que ce “progrès” dont le but est notre élimination au profit d’une machinerie perfectionnée ? » (74) « À quoi l’homme devra-t-il s’habituer ? À quoi a-t-on le droit de l’obliger à s’habituer ? » (75) interrogeait Hans Jonas.

Il s’avère impératif de « reconnaître et [de] dire l’antagonisme entre progrès technologique et progrès social et humain, à rebours du délire techno-scientiste qui, depuis deux cents ans, relie les deux » (76) rappellent PMO.

Les transhumanistes tentent de discréditer l’ « engeance » qui les critique en les nommant « bioconservateurs ». Ne leur en déplaise, cela n’apparaît pas ici comme un discrédit (77). Considérons même, en retournant l’ « accusation », que questionner la technologie voire déterminer des limites (être technocritique) s’avère une transgression dans le contexte du mouvement de fuite en avant dans lequel on veut nous embarquer, donc s’avère à l’opposé du conservatisme que constitue celui-ci.
Certains tentent de faire croire qu’il est inutile de résister, que ces évolutions s’imposeront quoi que nous en pensions et quoi que nous fassions. « Il n’y a pas d’alternative » ! Ce que Jacques Testart et Agnès Rousseaux nomment un « triomphalisme de gangster » (78). Il faut « démystifier le fatalisme technologique », les « récits sur un futur déjà là » (79) soutient Alain Gras.
D’autres, déjà résolus à cette issue, misent sur le partage de ces innovations. Laurent Alexandre écrit ainsi que « la question n’est déjà plus celle de l’acceptabilité mais de l’égalité de la diffusion de ces technologies » (80), dont nous avons vu qu’elle était illusoire. « Ce monde futur […] n’arrivera que par notre négligence et par l’activisme de ses thuriféraires » (81) concluent Testart et Rousseaux.

Je n’évoque pas réellement dans ce texte le sujet de l’ « intelligence » artificielle, laquelle se développe pour partie hors du champ qui nous intéresse et nécessiterait de longs développements. Certains analystes dans ce domaine craignent que la création d’une « superintelligence artificielle » annihile l’espèce humaine (82) ; d’autres considèrent cette vision pessimiste comme peu crédible en l’état actuel des connaissances (83).

Nous éloignant un peu du sujet, considérons la situation suivante : à l’inverse de l’humain devenant un robot, le robot devient un « humain ». C’est ce qui est arrivé lorsque l’Arabie Saoudite a reconnu la citoyenneté à une telle machine en 2017. Comme l’écrit Bernard Vergely, « comme il n’est plus besoin d’être un homme pour être un citoyen, l’humanité disparaît » (84).

71 – PMO, « Reproduction artificielle “pour toutes” : le stade infantile du transhumanisme », op. cit.
« Aussi, nous, qui tenons à notre humanité errante et faillible, hasardeuse et imprévue, et si limitée, nous refusons la reproduction artificielle de l’humain et ses “progrès” » poursuivent-ils logiquement. « Si les désirs sont des droits, si l’on valide le droit à l’enfant, il n’y a pas de raison de refuser l’hybridation avec des dispositifs d’augmentation physique ou intellectuelle […] que réclament les transhumanistes », ajoutent-ils.
72 – Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel – Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée [1964], Les Éditions de Minuit, 1968, p.16.
73 – PMO, Terreur et possession, op. cit.
74 – PMO, « Transhumanisme et cannibalisme », op. cit.
75 – Hans Jonas, Le principe responsabilité – Une éthique pour la civilisation technologique, Cerf, 1979 ; cité par J. Testart & A. Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
76 – PMO, « Transhumanisme et cannibalisme », op. cit.
77 – Lire Jean-Michel Besnier, « Transhumanistes contre bioconservateurs », Sciences critiques, 02/2016.
78 – Jacques Testart & Agnès Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
79 – Alain Gras, « Démystifier le fatalisme technologique », La Décroissance, n° 149, 05/2018.
80 – Laurent Alexandre, La mort de la mort, J.-C. Lattès, 2011 ; cité par J. Testart & A. Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
81 – Jacques Testart & Agnès Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
82 – Lire à ce sujet par exemple Mark O’Connell, Aventures chez les transhumanistes, op. cit., chapitre « IA : rêve ou cauchemar ? ».
83 – Lire à ce sujet par exemple Danièle Tritsch & Jean Mariani, Ça va pas la tête ! – Cerveau, immortalité et intelligence artificielle, l’imposture du transhumanisme, Belin, 2018, chapitre « L’intelligence artificielle : le Graal des transhumanistes ». Ainsi que Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’une antihumanisme radical, L’Échappée, 2018.
84 – Bertrand Vergely, La destruction du réel – La fin programmée de l’humain a-t-elle commencé ?, Le Passeur, 2018, p. 12.
Et que penser d’un monde au sein duquel les marchandises sont considérées comme des êtres et les humains sont traités comme des objets, de cette personnalisation des choses et de cette « chosification » des humains (la marchandisation du corps humain par exemple, dont la PMA est emblématique) ? Cela ne résulte-t-il pas de l’inversion entre les fins et les moyens propre au capitalisme (l’essentiel étant l’argent gagné grâce à une production plutôt que la destination de cette production), c’est-à-dire l’économie ?


Conclusion

Mais peut-être demanderez-vous, résignés et conscients de l’état de notre monde : « à quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? » (85) Je répondrai que, puisque rien n’est sûr – peut-être l’effondrement de la société thermo-industrielle qui mettra un terme à ces réalisations funestes ne deviendra-t-il prégnant qu’à moyen terme (86) –, et, malgré l’accablement (87), il convient de lutter toujours, de défendre nos convictions intimes et nos positions politiques inlassablement, d’agir contre leur projet de monde inhumain, pour un monde non seulement authentiquement humain, mais aussi respectueux de la dignité humaine. Et ce avant que leur « entreprise prométhéenne » n’ait « bouleversé le monde, son histoire et ses cultures » (88).
C’est une bataille d’idée. Si nous voulons rester humains, si nous refusons la défaite des humains, il nous faut le dire, l’affirmer et le prouver. « Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison » (89) écrivait Albert Camus au lendemain de l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima.

Je préfèrerai toujours la simple et insondable complexité du vivant (l’ « inquiétante étrangeté » selon Freud) au réductionnisme normalisateur de leur projet inhumain (90). J’ose espérer que nous sommes majoritaires dans ce cas.

85 – J’instrumentalise ce titre lui-même trompeur de l’ouvrage d’entretien avec Paul Jorion qui n’aborde que très marginalement la question de l’effondrement.
86 – Peut-être la fin des ressources stratégiques nécessaires à certaines de ces technologies voraces en énergie et matières rares interviendra-t-elle avant l’effondrement ou en sera le facteur déclenchant (entre autres causes possibles). Sur l’effondrement, lire en particulier Pablo Servigne & Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer – Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.
87 – « Je suis désormais, comme nombre d’entre nous, très au-delà de l’accablement en ce qui concerne “notre époque” », déclarait Mathieu Riboulet (La Montagne, 27/07/2016).
88 – Jacques Testart & Agnès Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
89 – Albert Camus, éditorial, Combat, 08/08/1945 ; cité par J. Testart & A. Rousseaux, Au péril de l’humain, op. cit.
90 – « Si un jour il n’y avait plus qu’un homme qui soit technicien et qui soit consommateur, mais qui n’ait plus du tout en lui le sentiment de ce que le monde, l’univers, dans sa diversité, dans son prodige, a de mystérieux, d’énigme pour nous tous, je crois qu’à ce moment-là l’Homme ne serait plus lui-même qu’une sorte de mécanique », déclarait Georges-Emmanuel Clancier (archive, France 3 Limousin, 04/07/2018).


Post-scriptum

Toutefois, même si je viens de consacrer ce long texte à ce sujet, considérons ce qu’écrit Olivier Rey : « Les promesses transhumanistes ne sont pas destinées à se réaliser. Mieux vaut donc ne pas perdre son temps à s’émerveiller ou s’épouvanter du futur qu’elles dessinent. Leur véritable nocivité est ailleurs : elle réside dans leur faculté à captiver l’esprit, à le divertir de ce dont il devrait se soucier. Pour faire face à ce qui nous attend, l’urgence serait de diminuer notre dépendance à la technologie » (91).
Malheureusement, si l’épuisement des ressources donc des énergies conduit à l’irréalisme de l’hybridation de l’humain avec la machine, il n’entrave en rien les modifications génétiques, qui, elles, sont irréversibles.
Aussi, remémorons-nous la pensée de Jean-Pierre Dupuy déjà citée : « Il va nous falloir apprendre à penser que, la catastrophe apparue, il était impossible qu’elle ne se produise pas, mais qu’avant qu’elle ne se produise, elle pouvait ne pas se produire. C’est dans cet intervalle que se glisse notre liberté » (92).

91 – Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, op. cit., p. 176.
92 – Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, op. cit.

 


Le transhumanisme, c’est quoi ?

Le transhumanisme désigne, selon Nick Bostrom, « le mouvement intellectuel et culturel qui affirme la possibilité et la désirabilité d’augmenter fondamentalement la condition humaine à travers les nouvelles technologies » (1). Il est « un double mouvement, qui vise à la fois la mécanisation de l’humain et l’homisation des machines » (2) écrivent Jacques Testart & Agnès Rousseaux. Il peut-être considéré comme la phase de transition de l’humain au posthumain, dépassement de la condition humaine, ou comme une transcendance de l’humain.

Ce mouvement est à la jonction de la politique, de la science et de la philosophie, et agit comme un lobby. Il peut être considéré comme un mélange d’idéologie scientifique et de pensée para-religieuse (3). Le mysticisme se mêle à son opposé, le rationalisme exacerbé. Deux folies contraires ne constituent pas une raison !

Deux voies existent pour envisager l’ « augmentation » et la transformation de l’humain :
– la voie génétique, par interventions sur la constitution biologique (dans la tradition eugéniste),
– la voie automachination, par hybridation avec la machine.

Toutes deux reposent sur une conception mécaniste du vivant. Selon la vision transhumaniste, « le corps et l’esprit relèvent de technologies obsolètes, de formats dépassés qui nécessitent une sérieuse mise à jour » (4) résume Mark O’Connell.

Le transhumanisme s’en remet aux technologies dites convergentes, désignées par le sigle NBIC (nano, bio, info, cogno) (5). En détail, cela donne :
– nanoscience et nanotechnologie (nano) ;
– biotechnologie et biomédecine (bio), incluant le génie génétique (grâce au CRISPR-Cas9 notamment, outil d’édition génétique), ou pour utiliser un gros mot, l’eugénisme ;
– informatique (info), dont l’« intelligence » artificielle ;
– science cognitive (cogno).
On parle désormais aussi de NBICS : S pour Synthetic biology (ou synbio), la biologie de synthèse.

Quels sont les principaux objectifs du lobby transhumanisme ? Jean-François Mattei nous les résume :
« – améliorer l’être humain grâce aux techniques de pointe ;
– soutenir les recherches dans la lutte contre les maladies, sur la réparation du corps humain, sur l’amélioration des capacités physiques et mentales ;
– lutter contre le vieillissement considéré comme une maladie jusqu’à atteindre l’immortalité ;
– améliorer l’espèce humaine en maîtrisant aussi vite que possible l’évolution de la vie […] » (6).

Klaus-Gern Giesen, professeur de science politique à l’Université Clermont Auvergne, explique en quoi consiste réellement le transhumanisme :
« – nouveaux organes sensoriels et moteurs implantables ;
– interfaces directes entre cerveau et machines pour améliorer les performances dans la production, le combat militaire, la recherche ;
– exosquelettes biomécaniques (avec effet de levier sur l’endosquelette afin de conférer à l’humain des capacités physiques dont il ne dispose pas) ;
– robots humanoïdes ;
– techniques biologiques et électroniques d’augmentation de la résistance et des performances physiques, cognitives (c’est-à-dire sensorielles, mémorielles, intellectuelles) et même émotionnelles des individus qui ne sont pas malades ;
– ectogenèse (l’utérus artificiel, célébré pour “libérer” la femme de ce qui est perçu par le transhumanisme comme une contrainte indésirable : la grossesse) ;
– à plus long terme : l’intégration homme-machine et dépassement génétique programmée de l’espèce humaine » (7).

En d’autres termes : reproduction artificielle de l’humain ; sélection génétique des embryons et modification du génome (humain génétiquement modifié voire transgénique) ; implants intracérébraux, intraoculaires, etc. ; membres bioniques ; exosquelettes, pour ce qui semble actuellement possible. Voire – prophétie – « intelligence » artificielle connectée au cerveau, cryogénisation ; et, but ultime lorsque serait atteint l’âge de la Singularité, « dématérialisation » (sauvegarde du cerveau sur un support informatique transféré dans un substrat) permettant la « vie » éternelle.

1 – Nick Bostrom, « Transhumanism FAQ: A general introduction, version 2.1 », 2003.
2 – Jacques Testart & Agnès Rousseaux, Au péril de l’humain – Les promesses suicidaires des transhumanistes, Seuil, 2018.
3 – « Après le polythéisme et le monothéisme émerge aujourd’hui le troisième âge, celui de l’homme-dieu… Doté de pouvoirs quasi infinis grâce aux NBIC […], il pourra réaliser ce que seuls les dieux étaient supposés pouvoir faire : créer la vie, modifier notre génome, reprogrammer notre cerveau et euthanasier la mort. Dans les années 2030, nous allons posséder un pouvoir proprement démiurgique grâce à l’hybridation de nos cerveaux avec des nanotechnologies. » Ray Kurzweil, ingénieur en chef de Google ; cité par Bertrand Vergely, La destruction du réel – La fin programmée de l’humain a-t-elle commencé ?, Le Passeur, 2018.
4 – Mark O’Connell, entretien, La Décroissance, n°149, 05/2018. Mark O’Connell rappelle que « la science, à la fois sœur siamoise et cousine éloignée de la religion, cherche également à éradiquer nos tourments originels » (Aventures chez les transhumanistes – Cyborgs, techno-utopistes, hackers et tous ceux qui veulent résoudre le modeste problème de la mort [2016], L’Échappée, 2018).
5 – D’aucuns proposent l’acronyme Bang pour : bits, atomes, neuro, genes.
6 – Jean-François Mattei, Questions de conscience – De la génétique au posthumanisme, Les Liens qui libèrent, 2017.
7 – Klaus-Gern Giesen, conférence « Transhumanisme et régulation politique », 09/2015.

 

02/2020

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