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La reproduction artificielle pour tous

Ce texte a été initialement publié (à un mot près) dans La Trousse corrézienne, n°31, 09/2020.


« Un monde gagné par la Technique est perdu pour la Liberté » Georges Bernanos (1)

Dans le n°23 de La Trousse corrézienne, j’exposais brièvement les raisons principales de mon opposition à la pratique de la procréation médicalement assistée (PMA), prenant prétexte du projet de son extension à toutes les femmes. Il s’agit d’une opposition à la PMA en tant que telle, à la reproduction artificielle de l’humain, avec une approche écologiste, humaniste et (donc) technocritique. Je tente ici d’approfondir la question car notre société m’apparaît largement aveugle sur ce sujet qui revêt une importance cruciale.

Cet été, l’Assemblée nationale a voté en deuxième lecture le droit à la PMA hors cas d’infertilité, au sein de la nouvelle loi de bioéthique. Les députés ont suivi l’avis du Comité consultatif national d’éthique, qui, au même titre que la Cnil, peut être considéré comme une agence d’acceptabilité : supposé énoncer des limites, il tend à convaincre de leur nécessaire dépassement. Nous savons aussi, d’ailleurs, que ce type de loi a pour objet d’aligner le droit sur les avancées technologiques et le marché, la bioéconomie (2). Souvent, en effet, ce sont les évolutions technologiques qui génèrent la demande.

Précédemment, on palliait une infertilité (3) ; or les promoteurs de la « PMA pour toutes » veulent autre chose : un droit à la PMA, même pour les femmes fertiles. Lors des débats au sujet de l’extension du recours à cette technologie biologique, la notion d’égalité est instrumentalisée, en confondant l’égalité des droits et celle des situations. Suivant une logique d’individualisme victimaire, on prétexte alors que la différence constitue une inégalité, et on tend finalement vers l’uniformisation. Or, il est important de considérer que la différence n’est pas l’inégalité, l’égalité n’est pas l’uniformité.

Avant, c’était « un enfant quand je veux ». Ce droit à l’accès à la contraception et à l’avortement a constitué une grande avancée du féminisme. Bientôt, ce sera « un enfant si je veux », avec le recours à la technologie y compris lorsque la femme est fertile. Cela implique inévitablement « un enfant comme je veux » avec la sélection génétique. Et cela n’a plus rien à voir avec le féminisme.

Si nous considérons en outre que l’extension de la PMA à toutes les femmes implique logiquement l’autorisation de la GPA, en particulier pour les couples d’hommes qui ne pourraient alors être exclus de ce droit à avoir un enfant, on perçoit que ce dévoiement du féminisme conduit à son contraire : la réification du corps féminin, outre celui de l’enfant à naître.

L’extension du domaine de la marchandisation

La fécondation naturelle (ou aidée, hors de l’institution biomédicale) préserve le hasard de l’engendrement. Au contraire, in vitro avec le diagnostic préimplantatoire, la reproduction est « une production artificielle, dont le vivant (gamètes, embryons) est la matière première à transformer. Qui dit produit dit analyse, contrôle qualité, amélioration des procédés de fabrication et, inévitablement, amélioration du produit. Il ne s’agit plus de faire un enfant, mais un « bon » enfant », écrit le collectif Pièces et Main d’œuvre (PMO) (4).

La PMA, c’est l’élargissement du mode de production industriel et capitaliste au domaine de la reproduction humaine, l’extension du domaine de la marchandisation. Chaque femme peut avoir son bébé, produit sur commande et choisi selon certains critères, négatifs (on élimine un caractère considéré comme défectueux) ou positifs (on choisit un caractère adapté à la demande, individuelle ou sociétale). La PMA, c’est l’accentuation de la domestication de l’humain, qui est alors produit comme le sont les animaux d’élevage, artificiellement et sur des critères génétiques. Elle participe d’un rabaissement de l’humain.

Une porte d’entrée du transhumanisme

Le transhumanisme, comme le post-féminisme, aspire en particulier à se débarrasser des voies naturelles de reproduction : il vise l’ectogenèse, technologie en projet de l’utérus artificiel. Si cette machine existe un jour, il suffira de sélectionner des gamètes correspondant aux critères définis, puis de la laisser faire. Viendra au monde un bébé qui n’aura pas été conçu mais fabriqué. La PMA, en permettant la sélection des embryons et ouvrant la voie à la sélection eugéniste, constitue un pas de géant vers l’idéologie antihumaniste qu’est le transhumanisme. L’eugénisme, qui fut remisé un temps après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, revient par les portes conjuguées de l’ « innovation » et du « libéralisme ».

Comme l’écrit PMO, la notion de « stérilité sociale » consacrée par l’esprit de la loi « est une absurdité transhumaniste. Elle traduit la volonté, non de pallier une carence, mais d’augmenter les facultés d’humains naturellement fertiles, devenant « politiquement fertiles ». […] L’équivalent d’une greffe de membres bioniques sur un individu valide, manifestant sa liberté de performances sportives » (4). La sélection génétique indissociable de la pratique de la PMA contribue à rendre acceptable, à normaliser l’idée d’un « humain augmenté ». L’extension de la PMA désormais sans restriction est une contribution importante à la formation des esprits en ce sens. Et chaque technique s’accompagne d’une forme politique qui lui correspond.

Apparaît alors clairement que « le mode de reproduction est un enjeu central, en ce qu’il détermine la poursuite de l’histoire naturelle collective ou la prise en main de l’évolution par la technocratie » (5). La PMA engage l’ensemble de l’humanité à venir. « Une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites » énonçait Alphonse Allais. La borne, c’est la PMA. Certes, la frontière est franchie depuis plusieurs décennies, mais la création d’un droit à la PMA constitue un pas dangereux.

Un des instruments de la société de contrainte

La société et l’État veulent des enfants normalisés, aptes à répondre aux exigences sociales et économiques, qui deviendront des adultes dociles et rentables. À terme, lorsque l’usage de cette technologie biologique sera suffisamment généralisé, les femmes qui préféreront ne pas y recourir, c’est-à-dire qui procréeront naturellement, seront stigmatisées si leur enfant ne correspond pas aux normes, ce qu’elles auraient pu éviter grâce au recours au diagnostic préimplantatoire. Après avoir été dissuadé par la propagande technophile et eugéniste, le mode de reproduction naturel pourrait devenir répréhensible. « Pourquoi la société devrait-elle pallier l’irresponsabilité parentale et prendre en charge les rejetons défectueux » interroge ironiquement PMO (4) ? La reproduction artificielle conduit à l’administration des corps. Foucault a mis en évidence le lien entre l’économie néolibérale et la biopolitique (gestion politique de la vie).

Les personnes qui défendent la PMA et son extension, sous couvert de liberté, comprennent alors en quoi elles se fourvoient : la liberté de quelques-unes à court terme se paiera de la perte de liberté de tous et toutes à long terme. La satisfaction de droits individuels conduit à terme à contraindre toute la société. Voilà pourquoi la reproduction artificielle de l’humain nous concerne tous ; voilà pourquoi l’affirmation selon laquelle accorder des droits à certaines n’en retire pas aux autres est fausse. Le droit à l’enfant « d’individus frappés de stérilité accidentelle (hétérosexuels), ou réfractaires à tout rapport sexuel avec des membres de l’autre sexe ne peut l’emporter » sur le droit à la reproduction naturelle, libre et gratuite, affirment plusieurs organisations dans un appel commun (6).

Des limites à la toute-puissance

La PMA traduit le refus des limites, même celles fixées par la nature. Or le désir est potentiellement illimité. Si une société se fixe comme limite le désir, elle renonce de fait à la limitation. Pour une vie en société, il faut donc fixer des limites aux désirs, individuellement et collectivement. Il en est ainsi de l’instinct sexuel : il peut se manifester à nous dans des circonstances non appropriées et nous contenons alors certaines de ses expressions.

D’ailleurs, des personnes homosexuelles ne se sentant nullement représentées par les associations LGBT+ affirment que « assumer pleinement son homosexualité revient aussi à accepter les limites qui en découlent » (7). Le désir ne pouvant constituer un élément pertinent de choix, il faut déterminer d’autres critères. Cela nécessite une réflexion démocratique.

Je crois, comme Jean-Claude Michéa, que « l’adoption déculpabilisée d’un certain degré de conservatisme critique définit désormais l’un des fondements indispensables de toute critique radicale de la modernité capitaliste et des formes de vie synthétique qu’elle prétend nous imposer » (8). Cette part de conservatisme est celle qui permet « de préserver les conditions morales, culturelles et anthropologiques d’un monde décent » (9).

Lorsque nous prenons tardivement conscience des limites de la toute-puissance, d’aucuns s’évertuent pourtant, encore et toujours, à vouloir les dépasser. Il faut nous opposer aux pouvoirs « qui entendent supprimer la nature pour nous délivrer de notre fragilité et des limites qui nous fondent » écrit Geneviève Azam (10).

Je laisse la conclusion à l’indispensable PMO : « Le contrat technosocial est un marché de dupe. Croyant s’affranchir, l’homme-machine s’asservit. Croyant dominer, il obéit. Quand on utilise les moyens technologiques, on donne le pouvoir aux technocrates. Quand on utilise les moyens biotechnologiques, on donne le pouvoir aux biocrates. Quand on se repose de soi et de tout sur la Mère-Machine, on donne le pouvoir à la Mère-Machine » (4).


1 – Georges Bernanos, La France contre les robots, 1944.

2 – Céline Lafontaine, Le corps-marché – La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, Seuil, 2014.

3 – Avant le vote de cette loi, une extension tacite bien qu’illégale existait puisque environ 15 % des PMA concernaient des couples ne souffrant d’aucune pathologie avérée. (Source : « Étude d’impact du projet de loi relatif à la bioéthique », Assemblée nationale, 07/2019)

4 – PMO, « Alertez les bébés – Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine », 09/2019.

5 – PMO, « Reproduction artificielle « pour toutes » : le stade infantile du transhumanisme », 06/2018.

6 – Les Amis de Bartleby, Les Chimpanzés gascons, Hors-Sol, Lieux communs, Pièces et Main d’œuvre, Resistenze al nanomondo, « Appel contre l’eugénisme et l’anthropocide – Pour l’abolition de toute reproduction artificielle de l’humain », 10/2019.

7 – « En tant qu’homosexuels, il est de notre devoir de prendre position contre la PMA et la GPA », Le Figaro, 26/01/18.

8 – Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.

9 – Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal – Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.

10 – Geneviève Azam, Osons rester humains – Les impasses de la toute-puissance, Les Liens qui libèrent, 2015.

 

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