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Commune et Bovarysme

Je rêve doucement.

C’est pourtant le moyen de transport le plus rapide.

Le rêve, ce nuage mou qui me fait entrevoir la Commune, comme le corps d’un autre.

Je vois dans le noir, et me perds dans la lumière.

Je rêve de traverser une mer, une frontière.

Les liens, le loin.

Je ne rêve pas de gagner la guerre, je me rêve guerrière. Le rêve n’est pas une conclusion. Il ne finit pas le monde, mais le poursuit dans l’ailleurs.

La Commune, terre peuplée, je peux l’imaginer.

Des gens ensemble dans un chez-eux pénétrable. Des guerrières, des prêtresses, des paysannes, des gros qui viennent de quitter « le » monde, des maigres qui savent déjà s’en passer.

Ça je peux l’imaginer.
Ce que je suis contrainte de rêver, c’est la nature des liens.
Elle, leur nature, je ne peux pas la prévoir sans la sentir, je ne sais pas la nommer.

Personne n’est au-dessus des liens qui se tendent entre les gens, car chaque geste en change la nature, et l’immobilité n’existe pas.

Comment rêver que personne ne prenne jamais le dessus sur les autres ?

Le ciel,
les nuages,
le soleil,
au-dessus de nos têtes, nous font vivre.

L’au-dessus nous fait vivre.

Mais nous, nous ne savons pas prendre le dessus.

Nous pouvons bien continuer à nous organiser ici-bas, mais nous devons apprendre. Apprendre à se faire ciel, apprendre à se faire nuage, apprendre à se faire soleil.

Mais nous,
nous ne savons pas prendre le dessus.
Au-dessus, nous ne savons qu’écraser.

Chacun cherche à faire confirmer sa version, le bourreau, comme la victime.

Nous voulons tous gagner.

Gagner la sympathie.
Gagner l’affection de…
Gagner, gagner sa vie, gagner des points, du terrain.

À l’ombre d’un arbre, je plonge dans mes racines. Je m’y perds.
Je rêve d’un sexe, en bas de la ceinture, et d’un cortège de tête.

Ce qui est grave.
Ce qui ne l’est pas.

Wikipedia nous dit du bovarysme …dans les arts et la littérature, le rêve représente la « vie rêvée » au sens de projet chimérique ou de représentation d’un autre possible. Ce peut-être aussi bien de l’agir (espoir, recherche…) que du pâtir (errance, déception…).

Il y en a, dans les livres, des femmes qui pâtissent de leurs rêves.

Il y a Letty.

« De même que les mirages scintillants que la plaine déserte offrait parfois à son regard reposaient et soulageaient ses yeux, elle tirait un réconfort illusoire des mirages intérieurs qu’elle se fabriquait, des images plaisantes qu’elle puisait dans son passé, des scènes de beauté et de joie au milieu desquelles elle évoluait. Lorsqu’elle voyait ces images se dissiper inéluctablement devant les dures réalités de sa vie actuelle, elle était vaguement consciente que c’était un plaisir trompeur qui ne faisait qu’aviver la souffrance du présent, mais rien n’y faisait. C’était comme si elle avait administré à son âme une potion qui lui permettait d’ignorer à volonté les désagréments de son existence et de se projeter dans une vie qui n’était pas simplement son passé, mais un mélange du passé heureux et d’un avenir où tout irait miraculeusement bien pour elle. Ayant un respect inné de la vérité, elle se méprisait d’avoir recours à de tels subterfuges, mais elle persistait à fuir la réalité. »

Le vent, Dorothy Scarborough

Alors il y a les rêves qui germent et les rêves qui pourrissent. Ceux qui respirent et ceux qui étouffent. Ceux qui portent et ceux qui écrasent. Ceux qui révèlent et ceux qui dissimulent.

Les cocotiers ne font pas rêver.

Le sable brûle les pieds.

Madame Bovary nous dit …se rêver autre.

Ce qui est aigu.
Ce qui ne l’est pas.

On rêve plus loin que l’on ne pense. On rêve aussi parfois plus loin que l’on ne vit. Après on ne peut plus revenir.

Bovary s’enferme en elle, elle se fait mal, plus que si elle souffrait, plus que si elle vivait. Elle rêve et l’étroitesse de son cercle finit par prendre toute la place.

« Dans les malheurs ordinaires, comme dans les catastrophes qu’ils subissent, l’étroitesse du cercle dans lequel tournent leurs douleurs, rend aux simples ces douleurs plus intenses. Au contraire, toute douleur personnelle tend à s’écarter de l’individu qui souffre pour ses opinions : emprisonnement, jugement, exécution, tout cela ne le préoccupe qu’au point de vue de sa cause. Le premier a le sentiment et la vue de sa propre infortune ; l’autre la vision de l’avenir. »

La Misère, Louise Michel et Marguerite Tinayre

Pourtant.
Les « simples » n’existent pas.

Je saute d’une barricade à un chagrin d’amour.
Et d’un chagrin d’amour à une barricade.

Sans rêve, le réel est consanguin.
En prison, contraint de rêver, l’esprit s’évade.

Je rêve d’être libre.
Pourtant dans la liberté tout ne me fait pas rêver.

Je suis libre de rêver ma solitude, ma tranquillité, je suis libre de me rêver désespérée, souffrante, abandonnée, mais je ne le souhaite pas.

Les chrétiens nous disent… « la liberté, c’est-à-dire le mauvais usage de la volonté ». C’est vrai que le vent libéral, le souffle, celui qui sort de la bouche des riches, nous fait voyager, sans poids, sans ailes, sans carburant. Il nous fait traverser le plus grand des déserts dans un silence de mort, libre de tout, même de bruit, pour de lointains cocotiers.

Facile de glisser partout quand plus rien n’accroche. Facile d’être libre lorsque que l’on s’est rendu seul.

Seul d’être libre.
Libre d’être seul.

La liberté n’est pas un confort. C’est un sacré travail. Une traversée de la Méditerranée quand la noyade nous attend à chaque flot.

Pourtant la liberté libre, celle vécue ensemble avec ceux et avec ce qui nous entoure, nous procure la plus immense des douceurs. Nous mourrons le cœur léger, car on se fendra une dernière fois la poire ensemble avant d’arrêter de la ramener.

Car changer sa mort, c’est changer sa vie.

Avec mon frère on passe la journée à côté de lui. On voit au travers du drap qu’il n’a plus ses pieds. Ils étaient trop abîmés et ils ont dû les enlever. Ça ressemble à un magasin, mais le nom de ce qu’on y vend ne se prononce pas. Ça ne va pas. L’endroit. Les objets. Les néons. Les marchands. Les clients. Ca ne va pas. Parfois des gouttes perlent sur son visage. Ils le remettent au frigo, pour ne pas qu’il s’abîme. Ça ne va pas. Les abîmes, c’est le seul endroit où il aura chaud désormais.

Je m’demande où sont ses pieds..

Le rêve.

Solitude et chaleur.
Quand je rêve de froid et de toi.

« Quand on meurt, on doit se demander quelques fois si on est mort, et puis on ne se répond plus. »

Et les fachos eux nous disent… « Cessez de nous libérer ». « La chasteté ou le chaos ». Hahaha

Jamais de la vie !

Les kanaks nous disent d’exercer notre liberté libre.
Je retiens ce verbe, exercer, s’entraîner et non jouir de…

Je rêve ma fin. 
La douceur, la répétition, le balancement, l’ivresse.
Mon rêve me caresse.
M’offre un corps, me l’arrache au levé.

J’y reviens.
J’y retourne.

La douceur, la répétition, le balancement, l’ivresse.
Mon rêve me caresse.
M’offre un corps, me l’arrache au levé.

J’y reviens.
J’y retourne.



Se rêver princesse.

Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle.

Souvent «rêve» égal : le plus, le mieux. La plus belle, le plus riche, la plus grande, le plus ferme, la plus souple, les plus bouclés, le plus vaste, le plus dur, la plus longue, le plus profond, le plus haut, les plus petits, la plus serrée, la plus dorée.

Rarement, la juste douceur, la composition.

Car rêver veut dire gagner, de l’argent, des points de vie, du pouvoir de séduction.

Je m’embarrasse de ma liberté

Le monde qui nous entoure est morbide. Plus que la mort qui elle fait partie de la vie.

Pour le faire autre, il nous faut l’imaginer dans l’ailleurs, il nous faut rêver. Ceux qui répètent « qu’il faut bien être réaliste… » sont transis de peur à la simple idée du changement. Et s’ils attaquent nos rêves, alors que leur sommeil soit lourd et stéril. Ils mourront comme ils ont vécu, au magasin, et leurs proches feront commerce de leur deuil.

« Letty frissonna. Elle n’avait pas encore touché le fond de l’abîme.
-Je n’arrive pas à imaginer comment vous avez pu vous en sortir ! S’écria-t-elle.
-Je n’ai pas eu le temps d’imaginer quoi que ce soit. C’est ce que les gens imaginent qui les démolit. C’est comme des vers dans le cerveau. Mes mains et mes pieds avaient tellement à faire que ma tête n’avait pas le temps de protester. »

Le vent, Dorothy Scarborough

Pourtant.

C’est de cœur que les mains,
les pieds,
et la tête doivent protester.

On ne peut pas faire la révolution qu’en rêvant.
Mais on peut pas faire la révolution sans rêver.

Je rêve de rêver, de ne plus être à sec. Fauchée de poésie, démunie de vie. Je rêve du rêve. Celui des autres quand il se fait mien sans se laisser posséder.

Mais je rêve beaucoup trop, je ne sais déjà pas partager mon pain, ni ma peine, alors du rêve…

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