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Abandon de poste

Abandon de poste

Tout a échoué. Le capitalisme, ses réformes, la république, ses normes, le travail, ses syndicats, les collectifs sympas et leurs modes de vie cool. Tout. La citoyenneté, le supermarché, les élections, l’éducation, la police, les éco-villages, les pesticides et les panneaux solaires, logent dans une grande fosse commune dont il y aurait de quoi se réjouir.

Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Tout a échoué et on devrait s’en sentir léger, délivré. Tout a échoué mais il ne faut pas trop s’en vouloir d’y avoir cru un jour, erreur de débutant en fin du monde, on a fait ce qu’on a pu. Désormais il n’y a plus aucun repère solide et ceux que l’on croit maintenus sont pour la plupart des fantômes en errance, il suffit de passer au travers. La définition de la réussite s’est volatilisée et plus personne n’ose attendre quoique ce soit des autres. La pression sociale n’est plus qu’un mirage qui plane au dessus des ruines. Le danger ultime serait de continuer comme si de rien n’était. Alors que tout s’est largement écroulé, pourquoi se sentir encore attaché ?

Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Il suffirait de ne pas se lever, de ne pas aller travailler, pour une fois… D’aller faire une balade en forêt, de prendre une vague ou un verre, de s’étreindre, de crier, de souffler et d’abandonner son poste. Personne n’y croit plus, ni au système ni à son changement. Même les riches, ces exploiteurs esclavagistes écocidaires, ont perdu le goût de vivre et sont terrassés par la peur du soulèvement. Et nous, on attend, on persiste sans conviction, alors que l’air est vicié, que l’eau manque, que les usines toxiques explosent, que la forêt crame, que pôle-emploi nous flique et que les flics nous éborgnent. Il n’y a pas besoin d’être convaincu de quoi que ce soit ou de rallier les masses. Il n’y a plus besoin de faire de la pédagogie, le chaos parle de lui-même, il suffit de tendre l’oreille. Tout, autour de nous, est déjà parti en fumée, les murs en poussière, les croyances aux oubliettes, les sols et les plafonds se sont dérobés sous nos yeux et nos pieds. Le champ est ouvert, même si l’herbe est grillée.

Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Les institutions sont des mycoses de l’histoire. Et après que la dernière abeille soit crevée, il y’en aura encore de ces saletés de constructions humaines, aussi délabrées soit-elles. Si le monde est rigide et que persistent des institutions, des pouvoirs, des normes plus ou moins explicites, l’enjeu n’est pas celui de leur destitution mais de leur ignorance. C’est de passer au travers comme autant d’écrans de fumée pour faire jaillir, non pas une prétentieuse vérité, mais une furieuse envie de se délester de toutes les couleuvres civilisationnelles que l’on avale au nom de la survie.

Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Ce n’est pas l’oligarchie argentée d’aujourd’hui, ses entreprises comme ses prisons, ses médias comme son école, sa morale et sa religion, ses lois et ses parlements, sa justice policière et notre éternel consentement policé, qui empêchent le crime, le viol et la domination. Ça se saurait, ça se verrait. Non, si quelque chose d’encore désirable et vertueux persiste, ce n’est certainement pas grâce au système en place, mais plutôt à ce qui lui résiste. En réalité, tout est par terre depuis un moment. Tant que l’on pouvait encore respirer, boire, manger, on avait une petite raison de détourner le regard et de faire semblant que tout allait presque bien. Aujourd’hui les températures nous étouffent et la moindre fourchette de bouffe nous envoie illico en chimio. L’abandon de poste, de nos rôles, de nos statuts, de nos fonctions, au travail, à la banque, à l’école, au supermarché et partout où il y a une file d’attente avec de la flicaille ou une caisse enregistreuse au bout, est un abandon légitime, juste et salvateur.

Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Au lieu de quoi on hésite, on calcule, on attend, on vit à côté de la plaque et de nos pompes, et on recompte. On se demande, à quoi bon lutter. Mais c’est plutôt à quoi bon continuer ainsi qu’il faut se demander. Les arbres perdent leurs feuilles au mois d’août. Les sources intarissables ont arrêté de couler. Il n’y a plus aucune raison de ne pas arrêter de travailler. Rien ne nous oblige à contribuer. C’est le moment rêvé d’abandonner son poste, car rarement aussi peu de choses ne nous a retenus. Et s’il en est qui estiment que leur activité renverse l’ordre établi plus qu’il ne le reproduit, nous leur prêterons main forte à mains nues. Si d’autres encore craignent d’avoir trop à perdre, c’est que les charmes de ce monde industriel génocidaire opèrent malgré l’évident désert mortuaire qu’il laisse derrière lui.

La terre nous appelle à redescendre, à décrocher, car ce que nous avons cru céleste n’était qu’une abîme aérienne. Depuis ce régime aux prétentions supérieures, le bonheur est un arrière-monde impénétrable, une croyance désuète pour nous faire gravir des montagnes d’ordures. Aucun paradis ne nous attend, alors organisons la fête.

Car plus rien ne tient.

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7 commentaires

  • Ulrich 14/10/2019

    Inconnu qui doute du bien fondé de l’abandon de son activité lundi dernier, pour toutes ces raisons : je vous remercie d’exprimer tout le malaise qui m’a poussé à partir, à abandonner cette position confortable de cadre grassement rémunéré à ne rien produire, respecté pour transmettre du rien.

    Merci.

  • aube 14/10/2019

    La joie, la liesse, la foire, ultimes instants avant le néant ?
    Reste la peur de mourir.
    Non pas peur de la mort, inexorable, mais la peur de ne plus vivre son temps, sa vie, son effort de survie individuelle, le conatus.

    Car enfin, abandonner sa contribution au capital dévastateur nous plonge tout autant dans l’incertitude du lendemain, ce néant de moindre espoir auquel se raccrocher pour demeurer en vie.

    Quand rien ne tient, on crève de faim si rien autour de nous ne peut (re)constituer une société d’humains, une tribu, un village de survie, en attendant sa fin, en préparant la vie après nous.

    Je pense donc je survis dans la nature, ce monde unique et genèse de l’humain, ici et mainteant, avec autrui pour la vie après moi, relai éphémère.

    Il nous reste encore et toujours la question : que faire ?

  • Perrette 20/10/2019

    Bonne analyse de notre TEMPS dans tous les sans du terme .
    Je pense que la situation nous incite à nous adapter au changement . A revoir notre façon de penser , de vivre.Les ambitions ne sont plus la réussite dans la vie , mais la réussite de sa vie , à savoir affective , de partage.
    Notre vie c’est une vapeur , un passage bref sur la terre .
    Belle philosophie de vie , si nous ne manquons pas du nécessaire : du pain et de l’amour !

  • Anne Vieu 21/10/2019

    merci pour ce texte qui dit tout haut ce que l on pense tout bas sans se l avouer.

  • Boogie 22/10/2019

    Je travaille pour l’Etat Social et je ne veux pas abandonner les enfants, ni l’idée qu’avec la redistributive c’est la seule partie de l’Etat que je souhaite voir être conservé.
    Ou bien convainquez moi du contraire, qu’en dehors de cette organisation personne ne crèvera tout seul dans son coin ?
    Ceci dit j’aime votre texte.

    • Courant d'Arrachement 23/10/2019

      Peut-être pourrait-on différencier l’Etat, le service public et ses agents. Cette organisation (l’Etat) est principalement vouée à la cause policière et économiste. Elle l’est d’autant plus qu’elle s’effondre. Si dans le service public persiste du « social » et de la « redistribution » pour reprendre vos termes, c’est du fait de la lutte de certains agents, contre la logique même de cette organisation. Logique managériale, gestionnaire, comptable… N’a-t-on pas convertit les travailleurs sociaux au casework, à l’évaluation quantitative, au management par objectif? Si certains agents arrivent à prendre soin de la vie contre l’ordre établi, ce n’est probablement pas grâce à l’Etat, mais contre lui. Le service public serait bien plus puissant, libre et vivant s’il était arraché des mains gestionnaires de l’Etat et des Collectivités, et organisé directement par les gens qui l’incarnent avec une haute idée du commun, de l’autonomie, de la vie. La barbarie est déjà là (lubrizol, repression policière et judiciaire des gilets jaunes, institutions du racisme et islamophobie, fermeture des frontières), et l’Etat l’organise. Plus aucune croyance républicaine ne tient à l’épreuve des faits de la République. Si des liens persistent et nous évitent de crever seuls, ce sont simplement des liens que nous avons tissés nous-mêmes, grâce aux agents en lutte au sein de l’Etat et contre lui, et grâce à toutes les tentatives de vie en dehors de ce régime. L’Etat veut faire de nos enfants des travailleurs dociles, des consommateurs optimisés et des citoyens policés. C’est à l’Etat qu’il ne faut pas les abandonner, même s’il se dit social, car il n’a de social que le contrôle. Mais beaucoup d’agents du « social » ou de l’éducation nationale qui luttent contre l’insertion forcée dans ce régime immonde et contre le contrôle social insitutionnel des populations les plus résistantes, me semblent être de bons alliés, à qui confier sans sourciller nos enfants.

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