{"id":49,"date":"2023-03-26T13:28:58","date_gmt":"2023-03-26T11:28:58","guid":{"rendered":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/?page_id=49"},"modified":"2023-03-26T15:11:00","modified_gmt":"2023-03-26T13:11:00","slug":"chronique-du-surf-impossible-2","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/articles-recherche\/chronique-du-surf-impossible-2\/","title":{"rendered":"De la sensation d&rsquo;un monde fini"},"content":{"rendered":"<p align=\"center\"><b>De la sensation d&rsquo;un monde fini<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><em>Chronique du surf impossible 2<\/em><\/p>\n<p align=\"justify\">Les tensions entre les factions que nous avons abord\u00e9es dans la pr\u00e9c\u00e9dente chronique, se sont d\u00e9multipli\u00e9es depuis qu&rsquo;Internet a cartographi\u00e9 nos terres et nos vies enti\u00e8res. L&rsquo;acc\u00e8s en ligne \u00e0 toutes les pr\u00e9visions m\u00e9t\u00e9os de terre et des mers, au r\u00e9f\u00e9rencement de toutes les vagues et plages du monde, et aux donn\u00e9es GPS, nous a fait passer d&rsquo;une pratique de l&rsquo;exploration des c\u00f4tes \u00e0 un grand mouvement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 d&rsquo;exploitation des vagues.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ceci g\u00e9n\u00e8re un sentiment confus de claustrophobie comme dirait Virilio. L&rsquo;espace physique s&rsquo;est en quelque sorte referm\u00e9. Le monde g\u00e9ographique s&rsquo;est fini depuis que sa d\u00e9couverte et son exploration ne sont d\u00e9sormais ni n\u00e9cessaires ni excitantes.<\/p>\n<p align=\"center\"><i><b>De l&rsquo;exploration \u00e0 l&rsquo;exploitation<\/b><\/i><\/p>\n<p align=\"justify\">Google-map et ses google-cars sont pass\u00e9s dans tous les chemins du monde, sauf en Cor\u00e9e du Nord peut-\u00eatre. Les algorithmes de windguru se recoupent pour pr\u00e9dire la pr\u00e9sence de vagues \u00e0 un endroit et \u00e0 un timing pr\u00e9cis, la qualit\u00e9 du vent, la temp\u00e9rature de l&rsquo;eau et la caract\u00e9ristique de la houle, sur toutes les c\u00f4tes de la plan\u00e8te. Et il se trompe de moins en moins. Puis pour confirmer les pr\u00e9visions, des webcams ont \u00e9t\u00e9 implant\u00e9es sur beaucoup de plages citadines, et ainsi d\u00e9voilent en direct l&rsquo;\u00e9tat de la mer en deux clics. Il suffit d&rsquo;une connexion pour choisir sa vague du lendemain, et ensuite la trouver l\u00e0 o\u00f9 on l&rsquo;attendait avec peu de surprise.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il n&rsquo;y aura plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exploiter.<\/p>\n<p align=\"justify\">Aujourd&rsquo;hui \u00e0 chaque fois qu&rsquo;internet annonce des conditions de surf positives (un vent de terre, dit \u00ab\u00a0off-shore\u00a0\u00bb, une houle bien orient\u00e9e par rapport \u00e0 la c\u00f4te, avec une taille raisonnable), des masses de surfers sont dirig\u00e9es vers le m\u00eame endroit. Une fl\u00e8che dans un sens ou dans l&rsquo;autre sur un mod\u00e8le de pr\u00e9vision entra\u00eenera le lendemain la surpopulation d&rsquo;un sport, ou la d\u00e9sertion d&rsquo;un autre. Les migrations s&rsquo;effectuent ainsi dans la h\u00e2te et dans le m\u00eame sens. Tout le monde court au m\u00eame endroit pour ne pas rater la vague annonc\u00e9e, quand bien m\u00eame il sera impossible d&rsquo;en profiter tellement elle sera bond\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Cette transition est irr\u00e9versible, donc autant mettre la nostalgie de c\u00f4t\u00e9, on ne reviendra jamais au temps de l&rsquo;exploration. Du moins, l&rsquo;exploration g\u00e9ographique est d\u00e9sormais r\u00e9serv\u00e9e aux extr\u00eamement riches qui se r\u00e9pandent dans les show t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s spectaculaires. Ceux qui voyagent en h\u00e9licopt\u00e8re jusqu&rsquo;au p\u00f4le nord, pour attendre qu&rsquo;un iceberg s&rsquo;effondre et g\u00e9n\u00e8re une vague dans une eau \u00e0 1\u00b0. La r\u00e9alit\u00e9 est simplement qu&rsquo;avant google map, windguru et les cell phones, il \u00e9tait possible d&rsquo;\u00e9viter la foule par l&rsquo;exploration. Arpenter la c\u00f4te, trouver les perles rares inaccessibles, marcher, escalader&#8230; Et une connaissance (apprise au fil du temps) des ph\u00e9nom\u00e8nes maritimes et climatiques permettait, en r\u00e9fl\u00e9chissant et en interpr\u00e9tant les pr\u00e9visions m\u00e9t\u00e9o classiques, de s&rsquo;orienter vers une houle potentielle, qui nous laisse la surprise de sa r\u00e9alit\u00e9 une fois sur la plage. Ceci \u00e9tait le meilleur moyen d&rsquo;\u00e9viter la foule qui se concentrait majoritairement sur les spots connus et faciles d&rsquo;acc\u00e8s. Aujourd&rsquo;hui les spots les plus cach\u00e9s et myst\u00e9rieux sont \u00e0 d\u00e9couverts (num\u00e9riquement), comme les autres. De fait, les locaux n&rsquo;ont plus le monopole des vagues secr\u00e8tes.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le secret est lev\u00e9 et ils en sont d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s.<\/p>\n<p align=\"center\"><i><b>De l&rsquo;\u00e9troitesse des trajectoires sur la vague<\/b><\/i><\/p>\n<p align=\"justify\">Parfois locale, parfois surf-touriste, la horde des pros et de leurs auras vient aussi r\u00e9pandre une couche de r\u00e8gles \u00e0 suivre. Nous passerons sur les ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9diatiques autour de quelques uns de ces personnages-l\u00e0, la mani\u00e8re dont leurs vies sont tourn\u00e9es en spectacle populaire ind\u00e9cent, la montagne d&rsquo;argent que certains gagnent, les admirations na\u00efves qu&rsquo;ils suscitent, le business de marques dans lesquels ils trempent&#8230; Puis il serait erron\u00e9 d&rsquo;\u00e9tendre le mythe de ces stars du show-biz et de la World Surf League, \u00e0 l&rsquo;ensemble des \u00ab\u00a0bons surfers\u00a0\u00bb, qui vivotent financi\u00e8rement de quelques petits contrats de sponsoring, ou de cours de surf. Puis d&rsquo;autres tout aussi \u00ab\u00a0bons\u00a0\u00bb qui ont un m\u00e9tier loin du surf, comme tout le monde. Mais l\u00e0 n&rsquo;est pas notre propos. Il faudrait plut\u00f4t relever la puissance normative de cette \u00e9lite m\u00e9diatico-professionnelle sur le monde du surf.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le style de surf (au sens de la glisse) que l&rsquo;on retrouve partout dans le monde de mani\u00e8re dominante est influenc\u00e9 par les tendances les plus m\u00e9diatis\u00e9s, notamment celles des comp\u00e9titions. Par exemple, il n&rsquo;y a pas une planche type qui serait plus performante, tout style de vague confondus. Pourtant une majorit\u00e9 de surfers utilise des short-boards, courtes, relativement rapides et maniables, entra\u00eenant un style de riding plut\u00f4t agressif, celui qui est r\u00e9compens\u00e9 en comp\u00e9tition. Ces planches sont utilis\u00e9es dans toutes les conditions, alors qu&rsquo;elles sont connues pour \u00eatre assez poussives dans les petites vagues lentes et plates, et tr\u00e8s instables dans les grosses vagues. Ainsi d&rsquo;autres styles auraient pu \u00e9merger en faisant le choix d&rsquo;outils diff\u00e9rents. Je me souviens tr\u00e8s bien de mon prof de surf qui allait \u00e0 l&rsquo;eau dans des vagues consistantes et creuses, avec ses planches d&rsquo;\u00e9cole. Il utilisait donc de grandes planches en mousse, tr\u00e8s peu maniables, molles, pas ch\u00e8res et compl\u00e8tement rinc\u00e9es&#8230; et s&rsquo;en sortait parfois mieux que nous avec nos planches courtes et agressives. La vraie diff\u00e9rence r\u00e9sidait dans son style, car ces planches lourdes et molles l&rsquo;amenaient dans des endroits diff\u00e9rents de la vague, avec une posture plus d\u00e9contract\u00e9e, il pouvait jouer sur l&#8217;emplacement de ses pieds, et faire des mouvements plus amples et plus lents \u00e0 la fois. Avec ce style l\u00e0, il n&rsquo;aurait jamais gagn\u00e9 une comp\u00e9tition actuelle. Mais pourtant en terme de plaisir et de fluidit\u00e9, il en mettait plein la vue \u00e0 toute la plage. Il se pla\u00eet \u00e0 incarner cette maxime pourtant bien connue \u00ab\u00a0ride with the wave, and not on the wave\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les crit\u00e8res utilis\u00e9s par les juges en comp\u00e9tition deviennent les crit\u00e8res utilis\u00e9s par tout le monde pour s&rsquo;\u00e9valuer soi-m\u00eame. Alors qu&rsquo;il y a incontestablement mille formes de planches et mille mani\u00e8res de les surfer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ainsi la diffusion m\u00e9diatique du style moderne et agressif fabrique des canaux uniques de progression, d&rsquo;\u00e9volution et d&rsquo;\u00e9valuation. Cette tendance a d&rsquo;autant plus d&rsquo;impact sur la population de surfers, qu&rsquo;elle na\u00eet d&rsquo;une co\u00e9volution entre pratique libre et comp\u00e9tition. Comme souvent, la cr\u00e9ativit\u00e9 ne vient pas des figures institu\u00e9es. Les comp\u00e9titions restent des formes rigides et tr\u00e8s organis\u00e9es, qui ont prosp\u00e9r\u00e9 en construisant une institution sur la base de pratiques libres. Ensuite les crit\u00e8res de jugement se sont fig\u00e9s dans le temps et ont massivement influenc\u00e9 en retour cette pratique libre du surf. L&rsquo;impact sur les pratiquants en est d\u00e9multipli\u00e9. Par exemple, en comp\u00e9tition les virages rapportent des points quand ils sont radicaux et offensifs. Aujourd&rsquo;hui \u00e9norm\u00e9ment de surfers cherchent \u00e0 effectuer le maximum de gros virages agressifs dans une m\u00eame vague. Cette recherche de quantit\u00e9 est une version l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9grad\u00e9e des crit\u00e8res de jugement comp\u00e9titifs, qui se basent autant sur la radicalit\u00e9, que sur l&rsquo;amplitude, la fluidit\u00e9, la ma\u00eetrise&#8230; Mais si l&rsquo;on regarde les derni\u00e8res comp\u00e9titions de la WSL, la quantit\u00e9 de virages par vague saute elle aussi aux yeux.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il en r\u00e9sulte qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;eau, il est tr\u00e8s fr\u00e9quent de voir des surfers au visage rageur, forcer les vagues. Ils surfent \u00ab\u00a0sur\u00a0\u00bb la vague et non \u00ab\u00a0avec\u00a0\u00bb la vague. On croise de moins de moins un surfer au take off avec un sourire exalt\u00e9 par avance rien qu&rsquo;\u00e0 la perspective de cette vague qui s&rsquo;ouvre devant lui.<\/p>\n<p align=\"justify\">Martin Potter, commentateur c\u00e9l\u00e8bre de comp\u00e9titions webcast\u00e9es, complimente ainsi la violence du surf des uns et des autres \u00ab\u00a0look how he&rsquo;s hurting the wave\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Watch the tones of buckets thrown in the air\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0look how much damage he&rsquo;s doing on that wave\u00a0\u00bb. Les surfers qui font mal \u00e0 la vague, qui g\u00e9n\u00e8rent des gerbes d&rsquo;eau, qui font du d\u00e9g\u00e2t \u00e0 l&rsquo;eau, obtiennent les louanges du commentateur.<\/p>\n<p align=\"justify\">L&rsquo;envie de performance, comme si le but \u00e9tait de blesser la vague, transpara\u00eet davantage du riding actuel que le plaisir d&rsquo;une glisse douce et en rythme avec les mouvements de l&rsquo;oc\u00e9an.<\/p>\n<p align=\"justify\">Derni\u00e8rement un ph\u00e9nom\u00e8ne interactif s&rsquo;est produit entre les crit\u00e8res de jugements en comp\u00e9tition et la pratique libre (le freesurf). Une dimension plus a\u00e9rienne du surf a \u00e9merg\u00e9 dans la pratique, mais elle \u00e9tait loin de faire l&rsquo;unanimit\u00e9 quand elle est apparue. Cette pratique consistait \u00e0 frapper le tremplin form\u00e9 par la l\u00e8vre de la vague qui se referme, et ex\u00e9cuter une man\u0153uvre a\u00e9rienne. C&rsquo;est une forme spectaculaire du surf, qui fut relay\u00e9e tr\u00e8s rapidement par les m\u00e9dias, alors que la comp\u00e9tition institutionnelle enferm\u00e9e dans son classicisme ne s&rsquo;y est pas du tout conform\u00e9e. Elle a m\u00eame tr\u00e8s longtemps ignor\u00e9 cette dimension et sous-not\u00e9 les man\u0153uvres a\u00e9riennes. Elles sont pourtant la suite logique du riding agressif en short-board que la comp\u00e9tition a elle-m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 diffuser. Donc petit \u00e0 petit, notamment \u00e0 la suite du ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9diatique, la comp\u00e9tition a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e d&rsquo;\u00e9voluer et de prendre en compte ces man\u0153uvres l\u00e0. Aujourd&rsquo;hui une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration incarne ce surf radical et a\u00e9rien (Medina, Toledo), et les plus talentueux des anciens ont embo\u00eet\u00e9 le pas tr\u00e8s vite, voir sont rest\u00e9s connect\u00e9 de mani\u00e8re souple \u00e0 toutes les formes \u00e9mergentes de surf (Slater). Cependant, pour gagner un titre mondial, faire simplement des \u00ab\u00a0airs\u00a0\u00bb est toujours insuffisant. Les jeunes g\u00e9n\u00e9rations doivent montrer patte blanche et elles aussi encha\u00eener les tubes et les virages, \u00e0 l&rsquo;ancienne, pour s\u00e9duire les juges, garant de l&rsquo;institution. La comp\u00e9tition a tout de m\u00eame fait un pas vers la pratique libre pour r\u00e9am\u00e9nager ses crit\u00e8res. Et justement, une fois que les man\u0153uvres a\u00e9riennes ont \u00e9t\u00e9 accept\u00e9es parmi le cercle ferm\u00e9 des crit\u00e8res de style institu\u00e9s, elles sont devenues, comme les anciens crit\u00e8res, des objectifs de progression pour tous les surfers. Ainsi aujourd&rsquo;hui, par mim\u00e9tisme, \u00e9norm\u00e9ment de surfers se mettent \u00e0 \u00ab\u00a0pomper\u00a0\u00bb disgracieusement dans les vagues pour g\u00e9n\u00e9rer un maximum de vitesse afin de d\u00e9coller et de se jouer des airs. La boucle est boucl\u00e9e. Il faut retenir de cet \u00e9pisode que la convergence d&rsquo;une pratique \u00e9mergente, avec son traitement m\u00e9diatique relay\u00e9 par les crit\u00e8res de jugements en comp\u00e9tition, a tendance \u00e0 fabriquer une usine \u00e0 uniformiser les styles et les cultures. Vu de la plage, ces ficelles nous apparaissent encore une fois grossi\u00e8res et \u00e9vitables.<\/p>\n<p align=\"justify\">On aurait pu surfer autrement.<\/p>\n<p align=\"center\"><i><b>Du freesurf \u00e0 l&rsquo;ordre dominant<\/b><\/i><\/p>\n<p align=\"justify\">Ce qu&rsquo;on appelle le \u00ab\u00a0freesurf\u00a0\u00bb aurait du incarner cette mani\u00e8re de surfer autrement. C\u2019est ce qu\u2019il sugg\u00e8re du moins. En r\u00e9alit\u00e9, il correspond principalement \u00e0 la pratique des surfers qui ne participent pas aux comp\u00e9titions, donc une grande majorit\u00e9&#8230; Tous les surfers devraient \u00eatre \u00ab\u00a0free\u00a0\u00bb, cette libert\u00e9 est sens\u00e9e permettre une grande diversit\u00e9 de styles et d&rsquo;approches de la vague. Mais on se rend compte en r\u00e9alit\u00e9 que pour avoir le privil\u00e8ge d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab\u00a0freesurfer\u00a0\u00bb, il faut faire la preuve de tout un tas de caract\u00e9ristiques. Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;absurde, aujourd&rsquo;hui un freesurfer est souvent celui qui a toutes les capacit\u00e9s techniques et stylistiques pour r\u00e9ussir selon les crit\u00e8res de la comp\u00e9tition, mais qui par une certaine \u00ab\u00a0hauteur de vue\u00a0\u00bb aurait la soi-disant noblesse de ne pas y participer. En cons\u00e9quence, pour signaler sa distance avec la r\u00e9ussite telle que la comp\u00e9tition la d\u00e9finit, un choix de vie plus radical et d\u00e9monstratif s&rsquo;impose au freesurfer -il n&rsquo;a donc plus le choix de rien. Celui-ci, par volont\u00e9 de contraster avec le reste de la masse, s&rsquo;est longtemps adonn\u00e9 \u00e0 une d\u00e9monstration trash, m\u00ealant cheveux longs, alcool et herbe, provoque et d\u00e9lits en tout genre, comme autant de petites d\u00e9viances bourgeoises sans r\u00e9el impact social. C&rsquo;est du moins ce que les r\u00e9centes vid\u00e9os estampill\u00e9es \u00ab\u00a0free surf\u00a0\u00bb ont souvent montr\u00e9. Aujourd\u2019hui, la tendance freesurf est \u00e0 la glisse \u00e9cologique, au jardin bio, au message devenu tr\u00e8s conventionnel de respect de la nature. Non sans une certaine dimension morale et normative, qui permet de repeindre en vert des comptes instagram et valoriser quelques sponsors surfant eux-m\u00eames sur la vague \u00e9cologique commerciale. Demain il en sera s\u00fbrement autrement. Un nouveau courant aura d\u00e9cid\u00e9 que d\u00e9sormais \u00ab\u00a0l&rsquo;alternative\u00a0\u00bb se pose ici et pas l\u00e0, mais personne ne s&rsquo;\u00e9tonnera du revirement, ce sera une nouvelle norme \u00e0 adopter sans sourciller, aussi incons\u00e9quente que la pr\u00e9c\u00e9dente. Ces normes futiles et al\u00e9atoires semblent \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par une qu\u00eate infertile et permanente d&rsquo;authenticit\u00e9, d&rsquo;excentricit\u00e9, accompagn\u00e9e d&rsquo;une sensation paradoxale de mim\u00e9tisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Au point que chacun brille par son conformisme. Pr\u00e9cisons ici que la d\u00e9marche \u00e9cologique est tout-\u00e0-fait juste si nous la ramenons \u00e0 l\u2019horizon d\u2019une fin du monde d\u00e9j\u00e0 bien avanc\u00e9e. Ce qui est plus g\u00eanant, c\u2019est qu\u2019elle s\u2019op\u00e8re dans l\u2019espace personnel, comme une choix de consommation individuel, sans critique \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un syst\u00e8me \u00e9minemment d\u00e9vastateur, du travail et de l\u2019industrie, de l\u2019extractivisme et de l\u2019exploitation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du vivant, sans parler des Etats policiers qui d\u00e9fendent l\u2019ensemble. Dans le surf, l\u2019\u00e9cologie devient souvent une d\u00e9marche normative, et non une lib\u00e9ration (ou un \u00e9chappatoire) critique du milieu.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il existe de surcro\u00eet un march\u00e9 utilisant l&rsquo;\u00e9tiquette \u00ab\u00a0freesurf\u00a0\u00bb, des marques, des m\u00e9dias, des sponsors, ob\u00e9issant \u00e0 des codes culturels tr\u00e8s marqu\u00e9s, et reposant sur un travail pouss\u00e9 d&rsquo;image et de communication. Une rupture claire est affich\u00e9e par rapport au monde de la comp\u00e9tition et de ses firmes multinationales en guise de sponsor. H\u00e9las, les m\u00eames sch\u00e9mas commerciaux, communicants et normatifs sont employ\u00e9s dans le freesurf. C&rsquo;est par ces productions dites \u00ab\u00a0underground\u00a0\u00bb, encourag\u00e9es par internet, que la nouvelle marche-\u00e0-suivre stylistique et culturelle sera \u00e9crite et relay\u00e9e. Mais elles n&rsquo;ont que l\u2019apparat de l&rsquo;alternative, c&rsquo;en est d&rsquo;ailleurs l\u2019un des meilleurs arguments de vente. Car les crews, les marques et les m\u00e9dias li\u00e9s au freesurf utilisent la libert\u00e9 qu&rsquo;il est sens\u00e9 incarner comme strat\u00e9gie marketing, mais sont bien incapables de cr\u00e9er des espaces de libert\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 du surf, ou simplement de surfer librement.<\/p>\n<p align=\"justify\">Puis ces modes sont irritantes d\u2019inconsistance sur le terrain \u00e9conomique, culturel&#8230; Humain, autrement dit, car au del\u00e0 des balises qu&rsquo;elles imposent \u00e0 la glisse dite libre, elles reproduisent l&rsquo;ordre \u00e9tabli dans toute la soci\u00e9t\u00e9. Les m\u00eames processus marketing et communicationnels auront simplement renouvel\u00e9 l&rsquo;image de surface, mais n&rsquo;auront surtout pas r\u00e9duit leur impact normatif. C&rsquo;est donc aussi parce qu&rsquo;ils fonctionnent sur les m\u00eames syst\u00e8mes marketing que le surf de comp\u00e9tition et le freesurf interagissent si bien.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au fond, la sensation la plus g\u00eanante est que cette apparente guerre de style, de tribus et d\u2019attributs, masque une large connivence culturelle, faite d&rsquo;un grand vide politique.<\/p>\n<p align=\"center\"><i><b>De l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 dans le surf, aux derniers recours<\/b><\/i><\/p>\n<p align=\"justify\">Comment faire quand on ne poss\u00e8de aucun des crit\u00e8res d&rsquo;appartenance de ces tribus, quand on est incapable de s&rsquo;y int\u00e9grer et de se faire accepter, pour utiliser la m\u00eame vague, le m\u00eame spot, la m\u00eame plage, les m\u00eames planches\u00a0? Comment ne pas se sentir comme un \u00e9tranger partout o\u00f9 l&rsquo;on surfe quand on ne sait pas se plier aux codes culturels absurdes et au comportements primitifs de d\u00e9fense \/ invasion des territoires\u00a0? Je me demande souvent ce que mes coll\u00e8gues de vague pensent du monde du surf, de leur monde, celui qu&rsquo;il fabriquent et reproduisent tous les jours. Parce que ce monde, donne l&rsquo;impression de ne pas \u00eatre pens\u00e9. Quand l&rsquo;on observe le parking de la plage, rempli de camions (du vieux mercedes de hippies au dernier cru bourgeois volkswagen), de canettes de bi\u00e8res, de planches \u00e0 800 balles, de combinaisons et de short \u00ab\u00a0quicksilver\u00a0\u00bb (argent facile?), de comportements plut\u00f4t misogynes et virils, de bastons \u00e9pisodiques ou de narrations romanc\u00e9es et h\u00e9ro\u00efques des derni\u00e8res vagues prises, on se dit que l&rsquo;on a \u00e0 faire \u00e0 un peuple tribal primitif. On se dit que la civilisation du surf en est \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de pierre, malgr\u00e9 les ph\u00e9nom\u00e8nes de mode et l&rsquo;instantan\u00e9it\u00e9 de l&rsquo;internet qui laisse entrevoir de la modernit\u00e9. Mais la modernit\u00e9 technologique n&rsquo;est pas du tout incompatible avec l&rsquo;\u00e8re f\u00e9odale politique.<\/p>\n<p align=\"justify\">Que reste-il comme libert\u00e9 pour cette pratique que l&rsquo;on croyait na\u00efvement libre par essence\u00a0? Comment explorer quand tout est cur\u00e9, exploit\u00e9, cartographi\u00e9, maximis\u00e9, appropri\u00e9, envahi, et codifi\u00e9e\u00a0? Comment se sentir tranquille et affranchi quand ce ph\u00e9nom\u00e8ne f\u00e9odal, seigneurial, vient tout baliser\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">Comme si une forme d&rsquo;innocence, de simplicit\u00e9, d&rsquo;authenticit\u00e9, de nature brute, \u00e9tait devenu inatteignable.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il reste la chance, al\u00e9atoire et fragile, d&rsquo;avoir de temps en temps une vague seul, sans le bruit localo-mondial qui court dans l&rsquo;eau. Mais nous aspirons \u00e0 plus.<\/p>\n<p align=\"justify\">Car le reste du temps, sa majeure partie, on ne videra pas les spots des touristes, on n&#8217;emp\u00eachera pas les locaux de devenir les propri\u00e9taires machos de leurs vagues, on n&#8217;emp\u00eachera pas l&rsquo;\u00e9conomie de prolif\u00e9rer avec les stars du surf qui imposent leur style aux tribus de surfers du monde entier, on n&#8217;emp\u00eachera pas google de tout cartographier.<\/p>\n<p align=\"justify\">La r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;y a tr\u00e8s peu de libert\u00e9 politique ou g\u00e9ographique possible dans le surf.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il ne reste plus grande solution, on est dos au mur. Il ne nous reste plus que la parole, l&rsquo;\u00e9criture, l\u2019image. Si le surf est impossible \u00e0 transformer, nous pouvons toujours transformer notre regard, notre approche, puis viser les interstices.<\/p>\n<p align=\"center\"><i><b>Du travail et du quotidien\u00a0: en contraste<\/b><\/i><\/p>\n<p align=\"justify\">Peut-\u00eatre qu\u2019un des points de libert\u00e9 les plus saillants et encore ouvert, r\u00e9side dans ce que le surf permet de contourner. D\u2019\u00e9viter, fuir, abandonner, d\u00e9serter, d\u00e9missionner.<\/p>\n<p align=\"justify\">Encore aujourd\u2019hui, le surf constitue, m\u00eame pour les plus fid\u00e8les partisans de la norme surfistique, un \u00e9chappatoire au quotidien ali\u00e9n\u00e9 du travail. Dans le surf, en soi, il n\u2019y a peut-\u00eatre plus grand-chose de libre \u00e0 chercher finalement. Mais en contraste avec une soci\u00e9t\u00e9 exploiteuse de notre temps, \u00e9nergie et d\u00e9sirs, alors l\u00e0 oui, l\u2019instant du surf est une subversion infiniment puissante de la grosse machine qui nous d\u00e9passe. Une fuite depuis le temps contraint de la production, ses 3\/8, ses bureaux, ses pointeuses, ses horaires de chantier. Vers une autre synchronisation, avec le rythme de la houle, le calendrier des mar\u00e9es, l\u2019encha\u00eenement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 des cyclones et des saisons.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il suffit de lire les interviews des freesurfers qui expliquent comment ils arrangent \u00e0 outrance leurs obligations professionnelles, ils y d\u00e9rogent m\u00eame, pour pouvoir surfer au gr\u00e9 des houles et du vent. Arriver plus tard au travail, le quitter plus t\u00f4t, faire une pause impr\u00e9vue en plein milieu\u2026 D\u2019ailleurs, les entreprises de bord de mer le savent, quand elles embauchent des surfers, elles vont devoir penser plus flexiblement les horaires de travail. Pensons \u00e0 la c\u00f4te sud-ouest de la France, qui vit et produit en partie au tempo des houles.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le surf op\u00e8re une puissance d\u2019attraction parfois sup\u00e9rieure au quotidien de la production et de la consommation. Dans une certaine limite, il permet d\u2019oublier la faim, la fatigue, le stress, la pression sociale, la famille\u2026 Alors forc\u00e9ment, il a en lui l\u2019\u00e9nergie d\u2019\u00e9craser le travail.<\/p>\n<p align=\"justify\">Or l\u2019histoire du travail montre qu\u2019aujourd\u2019hui un mouvement in\u00e9dit de d\u00e9mission est \u00e0 l\u2019\u0153uvre (The Great Resignation). Les gens ne supportent plus leur travail, n\u2019y trouvent plus de sens et s\u2019y font violenter. Le cumul du burn-out et des troubles musculo-squelettiques comme ils disent, avec les nouvelles formes doucement agressives de management, puis la sensation que le monde court \u00e0 sa perte \u00e9cologique, rendent le travail ind\u00e9sirable et infr\u00e9quentable. Le surf a de longue date constitu\u00e9 une voie de sortie sublimant le travail, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir se sublimer lui-m\u00eame. L\u2019un des rares questionnements vivants encore pertinent dans le surf, serait de savoir quelles formes de d\u00e9mission profonde il incarne.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quelles mani\u00e8res de d\u00e9serter il permet. Malgr\u00e9 sa propension normative d\u00e9testable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la sensation d&rsquo;un monde fini Chronique du surf impossible 2 Les tensions entre les factions que nous avons abord\u00e9es dans la pr\u00e9c\u00e9dente chronique, se sont d\u00e9multipli\u00e9es depuis qu&rsquo;Internet a cartographi\u00e9 nos terres et nos vies enti\u00e8res. L&rsquo;acc\u00e8s en ligne \u00e0 toutes les pr\u00e9visions m\u00e9t\u00e9os de terre et des mers, au r\u00e9f\u00e9rencement de toutes les&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/articles-recherche\/chronique-du-surf-impossible-2\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">De la sensation d&rsquo;un monde fini<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":45,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-49","page","type-page","status-publish","hentry","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/49","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=49"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/49\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":75,"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/49\/revisions\/75"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/45"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/autographie.org\/blog\/hiverdusurf\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=49"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}