{"id":34,"date":"2023-06-01T15:49:12","date_gmt":"2023-06-01T13:49:12","guid":{"rendered":"https:\/\/autographie.org\/blog\/legenredutravail\/?p=34"},"modified":"2024-07-07T11:58:45","modified_gmt":"2024-07-07T09:58:45","slug":"derriere-limplicite-les-privileges","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/autographie.org\/blog\/legenredutravail\/2023\/06\/01\/derriere-limplicite-les-privileges\/","title":{"rendered":"Derri\u00e8re l&rsquo;implicite, les privil\u00e8ges"},"content":{"rendered":"\n<p>La fin de journ\u00e9e se dessine. On d\u00e9ambule avec la coll\u00e8gue \u00e0 la limite des immeubles jusqu\u2019au parking rejoindre nos voitures. Une fin de journ\u00e9e de boulot o\u00f9 on d\u00e9briefe du travail, de son organisation, des moyens de le faire \u00e9voluer, de le penser autrement. En face de nous trois hommes, assez jeunes, deux sont assis sur les marches d\u2019une \u00e9picerie et l\u2019autre, en face d\u2019eux, est debout. Nos regards se croisent quand on arrive sur le parking puis vite on retourne \u00e0 notre \u00ab&nbsp;discussion-&nbsp;debriefing&nbsp;\u00bb. En arri\u00e8re plan, l\u2019homme debout nous observe, m\u00eame si je ne le regarde pas, je sens son regard, puis ils rient ensemble, je comprends qu\u2019ils rient de nous mais sans savoir sur quoi et pour quoi, puis il r\u00e9p\u00e8te d\u2019une voix mod\u00e9r\u00e9e certaines fins de nos phrases. Nous continuons d\u2019\u00e9changer toutes les deux et ma coll\u00e8gue leur tournant le dos ne se rend pas compte de la sc\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019homme debout prenne du recul et tourne de loin autour de nous pour qu\u2019enfin nous soyons oblig\u00e9es de le voir. Je croise \u00e0 nouveau son regard, ma coll\u00e8gue se retourne et le regarde voyant que j\u2019ai moi m\u00eame regard\u00e9 ailleurs, nous reprenons l\u2019\u00e9change autour d\u2019une phrase de conclusion pour nous dire que nous continuerons la r\u00e9flexion le lendemain et nous partons dans nos voitures. L\u2019homme debout rejoint les deux autres assis. Nous partons.<\/p>\n\n\n\n<p>Je file poursuivre cette fin de journ\u00e9e \u00e0 une conf\u00e9rence sur l\u2019occupation de l\u2019espace public et plus pr\u00e9cis\u00e9ment la cour de r\u00e9cr\u00e9ation par les filles et les gar\u00e7ons. Nous sommes une bonne cinquantaine dans un amphith\u00e9\u00e2tre, davantage rempli de femmes que d\u2019hommes et une intervenante au micro. Elle est tr\u00e8s dynamique, illustre son propos d\u2019exemples, sa d\u00e9monstration est passionnante. Elle signifie \u00e0 la fois le poids de la construction sociale et de l\u2019assignation de comportements genr\u00e9s au sexe cr\u00e9ant des diff\u00e9rences qui se meuvent en hi\u00e9rarchie, en ordre social et rapports de domination. L\u2019intervention pr\u00e9sente la qualit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois concr\u00e8te, factuelle et en m\u00eame temps elle invite \u00e0 prendre de la hauteur, \u00e0 sortir des cas pour envisager une approche structurelle, globale pour \u00e9viter cette tendance au relativisme par l\u2019individuation. Ceci m\u2019am\u00e8ne donc \u00e0 \u00e9couter tout en produisant des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion et d\u2019analyse sur l\u2019instant. De l\u2019auto-censure et de la s\u00e9gr\u00e9gation des femmes dans l\u2019espace public, des strat\u00e9gies d\u2019invisibilit\u00e9 et d\u2019acceptation de la limitation de la circulation, des strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vitement et de contournement par peur du danger et enfin de l\u2019int\u00e9riorisation d\u2019une faiblesse suppos\u00e9e, d\u2019un risque permanent, d\u2019une forme d\u2019inadaptation \u00e0 l\u2019espace public, le propos est \u00e9clairant sociologiquement, politiquement et personnellement. L\u2019intervention a une forte port\u00e9e f\u00e9ministe car elle interroge et critique en m\u00eame temps qu\u2019elle permet de se questionner tout en donnant confiance, fiert\u00e9 et l\u00e9gitimit\u00e9. Voil\u00e0 ce qui selon moi renvoie \u00e0 une posture f\u00e9ministe. Il s\u2019agit de s\u2019interroger sur soi et de resituer des comportements et des ph\u00e9nom\u00e8nes dans l\u2019ensemble collectif pour que collectivement nous prenions notre part d\u2019action de r\u00e9sistance, de lutte et de transformation. Il s\u2019agit d\u2019un travail o\u00f9 la mise en r\u00e9flexion provoque la mise en mouvement. L\u2019interrogation des positions occup\u00e9es permet leur d\u00e9placement, leur transformation dans un sens qui n\u2019est plus d\u00e9fini en amont mais qu\u2019il s\u2019agit de saisir par et pour soi\/nous m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9v\u00e8nement v\u00e9cu quelques heures plut\u00f4t sur le parking revient donc m\u00e9caniquement \u00e0 l\u2019esprit. Il marque bien ce jeu genr\u00e9 d\u2019occupation de l\u2019espace o\u00f9 des femmes qui discutent, r\u00e9fl\u00e9chissent, se concertent ensemble face \u00e0 des hommes dans une occupation d\u00e9contract\u00e9e de l\u2019espace viennent questionner, bousculer le choix d\u2019occupation fait par ces femmes. Ils tournent autour, cherchent \u00e0 s\u2019y faire une place, \u00e0 \u00eatre vus, car occuper l\u2019espace sans le demander pourrait appara\u00eetre comme une forme de d\u00e9fiance, un agissement provocateur, hors norme qu\u2019il s\u2019agit de sanctionner par le fait de signifier la pr\u00e9sence l\u00e9gitime masculine et la pr\u00e9sence ill\u00e9gitime f\u00e9minine qui plus est lorsqu\u2019elle sont chacune non mixte. J\u2019ai donc bien identifi\u00e9 \u00e0 quel point notre pr\u00e9sence \u00ab&nbsp;sans eux&nbsp;\u00bb pouvait d\u00e9ranger l\u2019ordre des choses et qu\u2019il est revenu \u00e0 cet homme debout de le signifier. Il l\u2019a signifi\u00e9 en montrant qu\u2019il souhaitait et pouvait y prendre part par la parole ou m\u00eame par le corps, les gestes parce qu\u2019il en avait le droit, l\u2019avantage, le privil\u00e8ge&nbsp;! De notre c\u00f4t\u00e9, ce privil\u00e8ge \u00e0 signifier son droit \u00e0 occuper l\u2019espace et il a \u00e9t\u00e9 assez puissant pour que nous d\u00e9cidions de partir, sans m\u00eame qu\u2019une pression explicite soit exerc\u00e9e, le message est pass\u00e9, nous l\u2019avons compris, nous avons conclu notre discussion, nous sommes rentr\u00e9es dans nos voitures et nous avons quitt\u00e9 l\u2019espace public&nbsp;en un mouvement contraint!<\/p>\n\n\n\n<p>Cette conf\u00e9rence est une opportunit\u00e9 d\u2019effectuer ce travail d\u2019analyse et de r\u00e9flexion. Ces occasions sont rares car peu de circonstances permettent de se mettre au travail de cette mani\u00e8re. Au del\u00e0 du fait que les occasions d\u2019entendre une r\u00e9flexion f\u00e9ministe sont peu nombreuses, \u00e0 l\u2019inverse les actes sexistes sont nombreux et quotidiens. Ces temps l\u00e0 sont donc pr\u00e9cieux, ils le sont notamment pour les femmes et c\u2019est d\u2019ailleurs pour cela qu\u2019elles s\u2019en saisissent pour se mettre en r\u00e9flexion sur elles, ensemble. Toutefois, ce temps et cet espace l\u00e0 ont eux aussi \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de l\u2019occupation et de l\u2019expression en son sein des privil\u00e8ges dont les registres se sont additionn\u00e9s (homme, blanc, petit bourgeois, etc.) et dont les m\u00e9canismes se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s plus pernicieux car davantage l\u00e9gitim\u00e9s au sein de son espace politique et id\u00e9ologique d\u2019expression.<\/p>\n\n\n\n<p>A la fin de l\u2019expos\u00e9 de l\u2019intervenante, c\u2019\u00e9tait le temps des questions avec la salle. La d\u00e9monstration a \u00e9t\u00e9 dense, complexe, elle a suscit\u00e9 l\u2019implication r\u00e9flexive du public. Les premi\u00e8res r\u00e9actions sont donc des remerciements, des volont\u00e9s d\u2019\u00e9clairage, des t\u00e9moignages sur les bouleversements que cela suscite. Hommes et femmes pr\u00e9sent-e-s prennent la parole sur des registres communs m\u00eame si j\u2019\u00e9mets l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019au del\u00e0 du fait que les registres soient communs (t\u00e9moigner de son v\u00e9cu) le ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas identique car les conditions objectives d\u2019existence n\u2019\u00e9veillent par les m\u00eames r\u00e9alit\u00e9s. Les hommes sont \u00e9veill\u00e9s \u00e0 une condition de privil\u00e8ge masculin qu\u2019il leur est impos\u00e9e et contrainte et qui leur donne l\u2019usage l\u00e9gitime de l\u2019espace public ; les femmes sont \u00e9veill\u00e9es \u00e0 une condition dans laquelle elles doivent faire face \u00e0 des obstacles et des contraintes pour acc\u00e9der \u00e0 l\u2019espace public. La nuance est essentielle, l\u2019un a des contraintes pour avoir acc\u00e8s \u00e0 un usage l\u00e9gitime de l\u2019espace, l\u2019autre a des contraintes pour avoir l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace&nbsp;! Ne pas noter cette nuance am\u00e8ne \u00e0 penser que les t\u00e9moignages peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme relevant du m\u00eame registre de domination. Il me semble que c\u2019est une grave erreur \u00e0 laquelle nous avons pu assister lors des interventions.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, largement connu publiquement pour ses engagements politique \u00e0 gauche prend la parole. Il emploie un ton grave, il s\u2019exprime lentement, fait des temps de silence avec parfois quelques tremblements dans la voix ce qui augmente la gravit\u00e9 du ton. Il signifie une souffrance enfant, d\u2019un petit gar\u00e7on d\u00e9laiss\u00e9, stigmatis\u00e9 car il ne joue pas au football \u00e0 qui l\u2019on dit qu\u2019il ne serait pas un \u00ab&nbsp;vrai gar\u00e7on&nbsp;\u00bb, il est trait\u00e9 de pd, assimil\u00e9 aux filles car lui lit dans la cour. Il remercie sa rencontre avec des f\u00e9ministes qui lui ont permis de transformer ce qu\u2019il consid\u00e9rait comme un stigmate, en fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre un homme qui ne recherche pas la virilit\u00e9, la force, etc. Puis il termine en indiquant qu\u2019il a occup\u00e9 des postes politiques dans lesquels il aurait pu davantage batailler pour que ces questions soient mises en premi\u00e8re ligne des orientations mais qu\u2019il n\u2019en mesurait pas la gravit\u00e9 \u00e0 ce moment l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9action de la salle est sans appel, une grand \u00e9motion, l\u2019intervenante remercie l\u2019homme pour son t\u00e9moignage, fort et parlant.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, la sensation est tout autre, de la col\u00e8re, de l\u2019agacement, le sentiment de s\u2019\u00eatre fait voler le moment, de s\u2019\u00eatre fait coloniser son espace, de s\u2019\u00eatre fait imposer une \u00e9motion ind\u00e9cente. L\u2019observation de la r\u00e9action collective unanime m\u2019am\u00e8ne \u00e0 douter et m\u00eame \u00e0 retourner la col\u00e8re contre moi en me demandant si je n\u2019envierai pas cette capacit\u00e9 \u00e0 susciter du dramatique. Alors le sentiment ronge, annule la posture r\u00e9flexive suscit\u00e9e par l\u2019intervention et je d\u00e9cortique&#8230; J\u2019essaye de comprendre pourquoi je suis agac\u00e9e, qu\u2019est ce qui m\u2019a touch\u00e9e et o\u00f9&nbsp;? J\u2019objective, je raisonne.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, il se d\u00e9gage le registre du discours, le dramatique et l\u2019\u00e9panchement, que ce soit dans la forme de la d\u00e9clamation (silence, ton grave, voix tremblotante mais toujours contr\u00f4l\u00e9e) comme dans le fond, c\u2019est \u00e0 dire le t\u00e9moignage \u00e9mouvant. Il ne s\u2019agit pas l\u00e0 du r\u00e9cit de soi qui peut avoir la qualit\u00e9 d\u2019\u00e9clairer, de parler et de donner du sens au commun. On peut m\u00eame tout \u00e0 fait l\u2019entendre dans son utilit\u00e9 individuelle, \u00e7a fait du bien de dire les choses ou encore narcissique car il permet d\u2019avoir \u00ab&nbsp;son moment&nbsp;\u00bb apr\u00e8s la conf\u00e9rence. La chose devient plus d\u00e9rangeante quand il permet de d\u00e9roul\u00e9 une posture situ\u00e9e qui fait force, qui fait autorit\u00e9, qui domine car elle est l\u00e9gitime dans cet espace. Il s\u2019agit l\u00e0 de la force des conditions objectives de vie comme d\u00e9terminant \u00e0 l\u2019orientation politique du propos. Que provoque cette forme et ce contenu du discours&nbsp;? Il n\u2019y a pas d\u2019analyse politique, pas d\u2019analyse structurelle, pas de prise de hauteur, il y a le r\u00e9cit de soi donc le r\u00e9cit de soi doit parler de lui m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Au del\u00e0, s\u2019autoriser au r\u00e9cit de soi en tant qu\u2019homme blanc qui s\u2019\u00e9nonce f\u00e9ministe c\u2019est s\u2019autoriser \u00e0 occuper le champ, s\u2019autoriser \u00e0 prendre la parole et occuper un temps o\u00f9 certaines ne l\u2019ont pas, peu, voire jamais. C\u2019est se sentir assez en confiance, assez l\u00e9gitime pour prendre cette place et s\u2019engager en toute connaissance de cause dans la responsabilit\u00e9 de ce que ce discours va susciter.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que ce discours suscite c\u2019est de la d\u00e9politisation qui rend tout ph\u00e9nom\u00e8ne social et politique relatif, car le cas finirait par avoir la valeur de l\u2019universel. Par la gravit\u00e9 du ton, son propos fait unanimit\u00e9, il fait l\u00e9gitimit\u00e9. A cela s\u2019ajoute, les indices de r\u00e9assurance de la l\u00e9gitimit\u00e9 qui l\u00e0 encore t\u00e9moigne d\u2019une r\u00e9appropriation sans pudeur, sans r\u00e9serve que ce soit avec l\u2019assimilation aux f\u00e9ministes ou encore la l\u00e9gitimit\u00e9 du personnage \u00ab&nbsp;ayant eu des responsabilit\u00e9s politiques&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous nous arr\u00eatons au contenu qui, je le r\u00e9p\u00e8te, dans le contexte d\u2019\u00e9motion fait force de v\u00e9rit\u00e9, il fait autorit\u00e9, ce petit gar\u00e7on a \u00e9t\u00e9 martyris\u00e9 par les \u00ab&nbsp;vrais petits gar\u00e7ons qui faisaient du football&nbsp;\u00bb. La suite des \u00e9changes ne fait donc pas un pli, les interventions suivantes pose le probl\u00e8me du football&nbsp;: ne faudrait-il pas supprimer le foot des cours de r\u00e9cr\u00e9ation parce qu\u2019il signifie \u00ab&nbsp;ballon qui vole hors du terrain&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;comp\u00e9tition \u00e0 celui qui tape le plus fort&nbsp;\u00bb et donc il s\u2019imposerait \u00e0 tous et toutes, il envahit l\u2019espace?<\/p>\n\n\n\n<p>Il me semble que le n\u0153ud de mon agacement se situe l\u00e0, c\u2019est que ce discours a pris la m\u00eame logique que le discours populiste&nbsp;: un contenu simpliste et tout dans la force de la mise en sc\u00e8ne. Le r\u00e9sultat est sans appel. Nous passons d\u2019une richesse r\u00e9flexive \u00e0 l\u2019effondrement dans la panique et donc dans la pens\u00e9e m\u00e9caniste d\u2019un entre soi qui revient \u00e0 la nature de sa propre condition sociale, \u00e0 un point de vue de son propre milieu qui est universalis\u00e9 en toute bonne intention. Dans l\u2019assistance o\u00f9 sont les fans inconditionnels de foot qui viendront le d\u00e9fendre mordicus&nbsp;? Il n\u2019y en a pas, \u00e0 l\u2019inverse il y a de nombreux-ses f\u00e9ru-e-s de lecture&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant dans ma t\u00eate trotte l\u2019exp\u00e9rience de recherche \u00e0 laquelle je participe au club de foot de beaubreuil<a href=\"#sdfootnote1sym\" id=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a> o\u00f9 3 jours avant cette conf\u00e9rence, j\u2019enregistrais au micro des jeunes qui m\u2019expliquaient que le foot permettait de s\u2019\u00e9vader, d\u2019\u00eatre libre&nbsp;; que dans leur lyc\u00e9e les enseignants ne savent pas qu\u2019ils font partis d\u2019une des plus grandes \u00e9quipes r\u00e9gionales, qu\u2019ils ont 3 entra\u00eenements par semaines, que s\u2019ils arrivent en retard au lyc\u00e9e c\u2019est qu\u2019ils se couchent tard les soirs apr\u00e8s les entra\u00eenements, et qu\u2019il y a ensuite les taches \u00e0 r\u00e9aliser \u00e0 la maison et que le matin il y a plus d\u2019une heure de bus pour aller au lyc\u00e9e. Ils m\u2019expliquent qu\u2019ils n\u2019en parlent pas parce que \u00ab&nbsp;les profs s\u2019en foutent et ne comprendraient pas&nbsp;\u00bb. Ils parlent peu de leur vie aux autres lyc\u00e9ens parce qu\u2019ils ne sont pas de la m\u00eame classe et qu\u2019ils pr\u00e9cisent que quand ils disent \u00ab&nbsp;classe&nbsp;\u00bb c\u2019est classe sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience se rajoute \u00e0 deux \u00e9crits qu\u2019il me semble bien d\u2019interroger au regard de ce que l\u2019intervention de cet homme a suscit\u00e9 dans l\u2019assistance. Dans un premier temps, il s\u2019agit de l\u2019article de Sylvia Faure, \u00ab&nbsp;HLM&nbsp;: c\u00f4t\u00e9 filles, c\u00f4t\u00e9 gar\u00e7ons&nbsp;\u00bb dans lequel l\u2019auteure explique comment les hommes de quartier populaire pr\u00e9sentent de telles difficult\u00e9s \u00e0 pouvoir pr\u00e9tendre se positionner dans l\u2019espace social global qu\u2019ils privil\u00e9gient la performance de leur condition masculine dans le contexte de l\u2019espace social du quartier. Cette th\u00e8se m\u2019\u00e9voque assez facilement ce qui s\u2019est jou\u00e9 pour nous sur le parking avec les trois jeunes hommes. On les d\u00e9fie sur un territoire qu\u2019ils veulent se r\u00e9server \u00e0 d\u00e9faut de tout le reste de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;: comment \u00eatre ma\u00eetre de la situation \u00e0 d\u00e9faut de sa situation&#8230; Au del\u00e0, de cette forme d\u2019intimidation qui nous a \u00e9t\u00e9 signifi\u00e9e sur notre absence de l\u00e9gitimit\u00e9 dans l\u2019occupation de cet espace, nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller ailleurs et d\u2019une certaine mani\u00e8re nous le pouvions \u00e0 l\u2019inverse d\u2019eux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, je me rem\u00e9more l\u2019ouvrage de Nacira Gu\u00e9nif-Souilamas et Eric Mac\u00e9 \u00ab&nbsp;Les f\u00e9ministe et le gar\u00e7on arabe&nbsp;\u00bb dans lequel les auteur-e-s mettent en avant comment un sexisme attribu\u00e9 aux classes populaires immigr\u00e9es permet d\u2019\u00e9clipser des formes de dominations sexistes qui id\u00e9ologiquement se r\u00e9v\u00e9leraient plus conformes aux attendus moraux dominants&nbsp;: comment voir le mal(e) dans l\u2019authenticit\u00e9 d\u2019un homme qui fait part de sa fragilit\u00e9 et de sa vuln\u00e9rabilit\u00e9&nbsp;? Pourtant cette possibilit\u00e9 et cette autorisation \u00e0 le faire signifie l\u2019expression m\u00eame de son privil\u00e8ge \u00e0 occuper en toute l\u00e9gitimit\u00e9 et en pleine assurance le champ d\u2019expression et d\u2019\u00e9laboration d\u2019une pens\u00e9e f\u00e9ministe qui pour les femmes signifie la possibilit\u00e9 de transformer le silence en parole et en actes. Cette transformation est une m\u00e9tamorphose qui para\u00eet simple, pourtant, avoir la libert\u00e9 de mouvement et de se mettre en mouvement, qu\u2019il soit g\u00e9ographique, social, sexuel, etc. est bien le privil\u00e8ge du dominant. Derri\u00e8re cette possibilit\u00e9 de mouvement il y a la possibilit\u00e9 de d\u00e9finir et de ma\u00eetriser le sens des situations, le pouvoir de s\u2019y situer tel qu\u2019on le souhaite. L\u2019homme face \u00e0 l\u2019assistance a la ma\u00eetrise du sens, de la captation car il pr\u00e9sente les dispositions strat\u00e9giques de l\u2019individu socialement et politiquement situ\u00e9 comme l\u00e9gitime&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas r\u00e9pondu face \u00e0 l\u2019assistance parce que comme trop souvent, j\u2019ai dout\u00e9. J\u2019ai dout\u00e9 du sens que je posais sur la situation. La logique du discours m\u2019\u00e9tait confuse, il me semblait n\u00e9cessaire de poser les choses, de les positionner dans un ensemble plus large, politique et id\u00e9ologique pour que j\u2019arrive \u00e0 comprendre ce qui se jouait. Toutefois la col\u00e8re n\u2019est pas redescendue, \u00e0 l\u2019instar de ce qu\u2019\u00e9voque Audre Lorde&nbsp;dans l\u2019essai \u00ab&nbsp;Sister Outsider&nbsp;\u00bb : \u00ab&nbsp;<em> chaque femme poss\u00e8de un arsenal de col\u00e8res bien rempli et potentiellement utile contre ces oppressions, personnelles et institutionnelles, qui ont elles m\u00eames d\u00e9clench\u00e9 cette col\u00e8re. Dirig\u00e9e avec pr\u00e9cision, la col\u00e8re peut devenir une puissante source d\u2019\u00e9nergie au service du progr\u00e8s et du changement, je ne parle pas d\u2019un simple changement de point de vue, ni d\u2019un soulagement temporaire, ni de la capacit\u00e9 \u00e0 sourire ou \u00e0 se sentir bien. Je parle d\u2019une remaniement fondamental et radical de ces implicites qui sous tendent nos vies&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La force de l\u2019implicite c\u2019est qu\u2019il se glisse dans l\u2019ordinaire et appara\u00eet comme une \u00e9vidence, s\u2019y frotter c\u2019est encore \u00eatre vivante, c\u2019est mobiliser cette source d\u2019\u00e9nergie qui permet de se mettre en mouvement pour s\u2019atteler \u00e0 expliciter les privil\u00e8ges derri\u00e8re les masques&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote1anc\" id=\"sdfootnote1sym\">1<\/a>Quartier populaire en p\u00e9riph\u00e9rie de la ville de Limoges<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La fin de journ\u00e9e se dessine. On d\u00e9ambule avec la coll\u00e8gue \u00e0 la limite des immeubles jusqu\u2019au parking rejoindre nos voitures. Une fin de journ\u00e9e de boulot o\u00f9 on d\u00e9briefe du travail, de son organisation, des moyens de le faire \u00e9voluer, de le penser autrement. 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