{"id":97,"date":"2023-06-14T17:33:21","date_gmt":"2023-06-14T15:33:21","guid":{"rendered":"https:\/\/autographie.org\/blog\/legenredutravail\/?p=97"},"modified":"2024-07-07T11:59:05","modified_gmt":"2024-07-07T09:59:05","slug":"herbier-feministe-et-temps-suspendu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/autographie.org\/blog\/legenredutravail\/2023\/06\/14\/herbier-feministe-et-temps-suspendu\/","title":{"rendered":"Herbier f\u00e9ministe et temps suspendu"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Avril 2023,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">je viens de rouvrir une bande dessin\u00e9e que l&rsquo;on m&rsquo;a offerte pour mes 35 ans en avril 2022. C&rsquo;est une BD sur l&rsquo;\u00e9cof\u00e9minisme&nbsp;: \u00ab&nbsp;R\u00e9sisters&nbsp;\u00bb, sur la sororit\u00e9, l&rsquo;enjeu de la transmission de l&rsquo;histoire des femmes, leurs exp\u00e9riences, leurs savoirs par les femmes, entre femmes et pour les femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette BD, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 la lire en juin 2023, un jour o\u00f9 j&rsquo;ai eu un accident chez moi, o\u00f9 je me suis rendue aux urgences, o\u00f9 j&rsquo;avais anticip\u00e9 le temps interminable d&rsquo;attente et je n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7ue \u00e0 la fois par la BD et par l&rsquo;attente puisque 24h plus tard je sortais du bloc op\u00e9ratoire.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai continu\u00e9 la lecture de la BD, le printemps avait rempli mon jardin et la pelouse s&rsquo;\u00e9tait recouverte de pens\u00e9es sauvages tricolore, le violet se d\u00e9marquait dans le vert, je les trouvais tr\u00e8s belles, j&rsquo;en ai ramass\u00e9 une dizaine que j&rsquo;ai mises entre les pages de la BD.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pratique, je la tiens de ma m\u00e8re qui a toujours sem\u00e9 des herbiers sur les tables d&rsquo;appoint de notre maison. Souvenir de balade, de voyage, de discussion, de rencontres, une mani\u00e8re d&rsquo;arr\u00eater le temps et de cette fa\u00e7on, faire en sorte que le souvenir ne rel\u00e8ve jamais exclusivement du pass\u00e9 mais puisse \u00eatre \u00e0 nouveau v\u00e9cu, ressenti comme au pr\u00e9sent o\u00f9 il a eu lieu. Certainement, sa fa\u00e7on de se relier avec les gens, les moments, de symboliser la transmission des fleurs press\u00e9es dans un moment lib\u00e9r\u00e9 de lecture, de balade de sa m\u00e8re, de sa tante, de sa grand m\u00e8re, des personnes qu&rsquo;elle a aim\u00e9 et qui l&rsquo;ont aim\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle fait d&rsquo;ailleurs pareil avec les cailloux, elle nous a expliqu\u00e9 \u00e0 ma s\u0153ur et moi que choisir un caillou, \u00eatre attir\u00e9 par sa forme, sa couleur, son reflet de la lumi\u00e8re, c&rsquo;est aussi le caillou qui veut \u00eatre choisi, \u00e7a donne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce qui est vivant et ce que nous consid\u00e9rons comme tel ou non.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai oubli\u00e9 mon \u0153uvre d&rsquo;herbier pendant 9 mois parce que ma pl\u00e9nitude du printemps \u00e0 vouloir immortaliser les pens\u00e9es sauvages de mon jardin a \u00e9t\u00e9 stopp\u00e9e par l&rsquo;interruption involontaire d&rsquo;une grossesse.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai referm\u00e9 la BD, je n&rsquo;avais pas la t\u00eate \u00e0 \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>La BD a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e dans ma chambre, sur une commode, elle a pris la poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>9 mois plus tard, mon cong\u00e9 maternit\u00e9 d\u00e9bute, j&rsquo;attends ce moment comme l&rsquo;opportunit\u00e9 de revivre (comme ma 1ere grossesse) la sensation d&rsquo;un temps suspendu.<\/p>\n\n\n\n<p>Un temps suspendu des contraintes du travail, o\u00f9 les exigences du quotidien sortent de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 et peuvent s&rsquo;\u00e9taler dans le temps. Il y a donc tout un tas d&rsquo;activit\u00e9s jusque l\u00e0 remises \u00e0 plus tard car balay\u00e9es des priorit\u00e9s de l&rsquo;urgence quotidienne qui reprennent le dessus&nbsp;: lire, marcher lentement, coudre, jardiner, bricoler, \u00e9crire pour moi, etc. Je reprends donc la BD, je l&rsquo;ouvre et je retrouve mon herbier, mes pens\u00e9es et je m\u2019effondre. Il me revient le sens de la presse des fleurs, le moment de leur cueillette et le temps d&rsquo;apr\u00e8s. Je pense \u00e0 ma m\u00e8re, \u00e0 ses rituels, leur symbolique, je pense \u00e0 la grossesse interrompue et le fait qu&rsquo;au pr\u00e9sent je suis enceinte alors que dans le pr\u00e9sent qui a fait suite \u00e0 la conception de l&rsquo;herbier, je ressentais le vide et l&rsquo;envie de me projeter dans un temps meilleur o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;interruption de grossesse serait balay\u00e9e, oubli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a ne l&rsquo;est vraiment jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reprends la lecture de la BD et je lis les petites histoires quotidiennes des femmes, leur boulot, leur famille, leurs histoires d&rsquo;amour, leurs esp\u00e9rances, etc. et la grande histoire des femmes dans leur puissance collective souvent ignor\u00e9e par elles m\u00eame et pourtant si puissante dans leur transmission malgr\u00e9 les obstacles \u00e0 la sororit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet herbier de pens\u00e9es fait bien le liant entre ma petite histoire et ma grande histoire et vient me rappeler que le tourbillon de l&rsquo;urgence du temps pr\u00e9sent efface, terrasse la puissance d&rsquo;une historicit\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9tend, celle qui nous d\u00e9passe et qui est particuli\u00e8rement puissante, inspirante, pleine d&rsquo;exp\u00e9riences partag\u00e9es, de r\u00eaves, de r\u00e9sistances, de luttes collectives qui raisonnent individuellement, de r\u00e9volutions et de possibles utopies.<\/p>\n\n\n\n<p>La red\u00e9couverte de mon herbier m&rsquo;\u00e9meut car il remet en perspective un essentiel que la lourdeur des m\u00e9caniques quotidiennes, institutionnelles, organisationnelles tend \u00e0 faire dispara\u00eetre. Toutes ces m\u00e9caniques qui se rendent \u00e9videntes, incontournables, prioritaires alors m\u00eames qu&rsquo;elles sont bien plus ali\u00e9nantes et destructrices&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Le fait de devoir tenir au travail alors que mon corps vivait un traumatisme m&rsquo;a fait refermer ma BD et oublier mon herbier<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>L&rsquo;\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e \u00e0 sortir au plus vite de l&rsquo;exp\u00e9rience traumatique en l&rsquo;objectivant, la rationalisant, m&rsquo;a fait refermer ma BD et oublier mon herbier.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>La force mobilis\u00e9e pour me mettre en action comme une strat\u00e9gie occupationnelle pour m&rsquo;extraire de l&rsquo;inertie li\u00e9e au traumatisme m&rsquo;a fait refermer ma BD et oublier mon herbier.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Pourtant \u00e0 l&rsquo;aube de vivre un second accouchement, de rencontrer et d&rsquo;accueillir ma fille, rouvrir cette BD et voir cet herbier me remet en perspective mon rapport au monde, \u00e0 mon histoire, \u00e0 mon existence et notamment de sortir d&rsquo;une condition fait de solitude et de se replacer dans un continuum historique, g\u00e9n\u00e9rationnel, celui de la condition des femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re cet herbier qui \u00ab&nbsp;ne payent pas de mine&nbsp;\u00bb, il y a un outil cathartique transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration par les femmes et pour les femmes. Il porte en lui l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il faut de r\u00e9parer, se relever, trouver la force et le courage mais ne jamais oublier et ne jamais s&rsquo;oublier.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9thode est tellement discr\u00e8te, elle semble si insipide qu&rsquo;elle peut \u0153uvrer en cachette comme une incantation de sorcellerie moqu\u00e9e pour son irrationalit\u00e9 apparente et qui portant a l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;une puissance collective souterraine, quasi clandestine. Elle a la survivance de la transmission par le privil\u00e8ge du lien affectif, de la sororit\u00e9, de ce devoir, cette \u00e9vidence d&rsquo;entretenir un lien commun, des outils de lutte, de r\u00e9sistances et de soin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces herbiers sont politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils me relient avec ces femmes avec qui j&rsquo;ai v\u00e9cu, j&rsquo;ai parl\u00e9, j&rsquo;ai grandi ou celles dont on m&rsquo;a parl\u00e9 et qui derri\u00e8re l&rsquo;acte banal de presser et de laisser s\u00e9cher des fleurs dans un livre revendiquaient leur volont\u00e9 d&rsquo;exister, d&rsquo;\u00eatre sensibles, d&rsquo;\u00eatre elles m\u00eames et de se le rappeler pour alimenter leur volont\u00e9 de lutte et de r\u00e9silience face aux drames de leur vie que ce soit la guerre, la violence, l&rsquo;injustice, la souffrance, le jugement, la mort et surtout qu&rsquo;on les retrouve elles et leur t\u00e9moin au d\u00e9tour d&rsquo;une lecture, d&rsquo;une fl\u00e2nerie en biblioth\u00e8que lors d&rsquo;un temps suspendu parce qu&rsquo;elles le faisaient pour elles m\u00eame mais aussi pour les suivantes, pour que l&rsquo;on oublie jamais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avril 2023, je viens de rouvrir une bande dessin\u00e9e que l&rsquo;on m&rsquo;a offerte pour mes 35 ans en avril 2022. 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